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19/05/2008

L'empire du moindre mal

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Voici, une interview donné par Jean-Claude Michéa autour de son dernier livre : L’empire du moindre mal.

Source : http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1984

 

Jean Claude Michéa s’entretient avec Elisabeth Levy pour le Point, 6 septembre 2007

A vous lire, le libéralisme des Lumières qu’affectionne la gauche, et celui du MEDEF préféré par la droite sont les deux faces d’un même projet. La différence entre droite et gauche est-elle purement rhétorique ? L’extrême-gauche - que vous qualifiez aimablement de « pointe avancée du Spectacle contemporain » - se dit pourtant antilibérale sur le plan économique.

Quand on aura compris, une fois pour toutes, que le libéralisme - pièce maîtresse de la philosophie des Lumières - est fondamentalement une idéologie progressiste, opposée à ce titre à toutes les positions « conservatrices » ou « réactionnaires » (termes d’ailleurs popularisés par le libéral Benjamin Constant) les déboires historiques répétés des différentes variantes de l’ « anticapitalisme de gauche » perdront une grande partie de leur mystère. Il est, en effet, parfaitement illusoire de penser qu’on pourrait développer jusqu’au bout le programme du libéralisme politique et culturel, c’est-à-dire le programme de la gauche et de l’extrême gauche contemporaines, sans réintroduire, à un moment ou à un autre, la nécessité de l’économie de marché.

Et il est tout aussi naïf de penser qu’on pourrait étendre à l’infini la logique du marché sans accepter la « libéralisation » des moeurs qui en est le complément culturel, comme n’importe quel bureaucrate communiste chinois a l’occasion de le vérifier quotidiennement. On comprend mieux pourquoi le socialisme originel ne se définissait généralement pas en fonction de ce clivage gauche/droite dont toute discussion est devenue sacrilège. Quelqu’un peut il citer, du reste, un seul texte de Marx où celui-ci appellerait à l’ « union de la gauche » ?

Pour vous, le libéralisme est l’accomplissement du projet moderne dont l’ambition est la maitrise et la possession de la nature. Mais la modernité se caractérise d’abord par le passage de l’hétéronomie à l’autonomie, c’est-à-dire la possibilité pour l’homme de maîtriser son destin. Est-il permis de préférer la « légitimité rationnelle » au droit divin ?

Sous l’influence de l’interprétation marxiste, on considère généralement la modernité comme le résultat « historiquement nécessaire » du développement de l’économie et des relations marchandes qui a caractérisé la fin du Moyen-âge et la Renaissance. C’est en grande partie une illusion rétrospective. Bien des civilisations, comme par exemple la Chine des Song, ont connu un essor comparable des processus marchands sans pour autant devenir « modernes » ou « capitalistes ». Ce qui est, en revanche, spécifique à l’Europe occidentale du XVIème et XVIIème siècle c’est l’ampleur et la durée inédites d’une forme de guerre très particulière : la guerre de religion ou guerre civile idéologique.

Or si la guerre civile est « le plus grand des maux », comme l’écrit Pascal, c’est parce qu’en divisant les familles, en opposant les voisins et en brisant les amitiés, elle met en péril l’idée même de communauté politique. Le projet moderne, dont le libéralisme est la forme la plus radicale, est précisément né de la volonté de trouver à tout prix une issue à cette crise historique sans précédent. Il s’agissait, en somme, pour les élites du temps, d’imaginer une forme de gouvernementalité qui ne se fonderait plus sur des postulats moraux ou religieux particuliers - telle ou telle conception de la vie bonne ou du salut de l’âme - mais sur une base tenue pour « axiologiquement neutre ». Cela explique le rôle joué par la Raison et l’idéal de la Science dans les sociétés modernes. Après Galilée et Newton, il est devenu possible de croire qu’il existerait une manière purement « technique » de régler l’ensemble des problèmes que pose la vie en commun.

En même temps, des règles acceptées par tous et face auxquelles tous sont égaux ne sont-elles pas une garantie contre l’arbitraire et, partant, la condition même de la démocratie ?

C’est effectivement dans le cadre de cette conception « réaliste » et gestionnaire de la politique qu’il faut comprendre l’idéalisation moderne du droit et du marché. D’Adam Smith à Benjamin Constant, on attendait de ces dispositifs qu’ils assurent de façon purement mécanique la coexistence pacifique des individus en permettant à ces derniers d’agir en fonction de leur seul intérêt bien compris et non plus selon des considérations « idéologiques » supposées les dresser sans fin les uns contre les autres. Au coeur du projet moderne et libéral, il y a donc la folle espérance d’une société devenue capable, grâce à la science et ses applications technologiques, de se passer définitivement de toute référence à des valeurs symboliques communes. Comme l’écrit Pierre Manent, l’Etat libéral est le « scepticisme devenu institution ».

Je vous concède que le scepticisme n’est pas très sexy. Reste qu’il garantit une certaine tolérance. La possibilité de coexistence de points de vue différents n’est-elle pas à porter au crédit du libéralisme ?

Le coeur de la philosophie libérale est, en effet, l’idée qu’un pouvoir politique ne peut assurer la coexistence pacifique des citoyens que s’il est idéologiquement neutre. Cela signifie que dans une société libérale toutes les manières de vivre ont une valeur philosophique égale et que la seule limite de la liberté des uns est la liberté des autres. Concrètement cela revient à dire que chaque individu est libre de vivre selon sa définition privée du bonheur ou de la morale (s’il en a une) dès lors qu’il ne nuit pas à la liberté d’autrui. Tout cela est très séduisant sur le papier.

Le problème c’est que ce dernier critère - central dans toutes les constructions du libéralisme - devient très vite inapplicable dès lors que l’on veut s’en tenir à une stricte neutralité idéologique (et je rappelle que lors du procès de Nuremberg, les juristes libéraux refusaient la notion de « crime contre l’humanité » au prétexte qu’elle impliquait une représentation de la « dignité humaine » liée à des métaphysiques particulières, et donc incompatible avec la « neutralité axiologique » du droit).

Comment par exemple trancher d’une façon strictement « technique » entre le droit des travailleurs à faire grève et celui des usagers à bénéficier du service public ? Comment trancher entre le droit à la caricature et celui du croyant au respect de sa religion ? Comment trancher entre le droit du berger à défendre l’agneau et celui de l’écologiste citadin à préférer le loup ? Dès lors que l’on entend traiter ces questions, multipliables à l’infini, sans prendre appui sur le moindre jugement philosophique (c’est-à-dire, aux yeux des libéraux sur des constructions idéologiques arbitraires) elles se révèlent insolubles.

Est-ce l’origine de la ruse de l’Histoire qui explique que, prétendant en finir avec la guerre civile idéologique, le libéralisme d’aujourd’hui peut aboutir à la guerre de tous contre tous ?

C’est bien la clé du paradoxe. La logique du libéralisme politique et culturel ne peut conduire qu’à une nouvelle guerre de tous contre tous, menée cette fois ci devant les tribunaux, et par avocats interposés. Tel plaideur exigera donc la suppression des corridas, tel autre la censure d’un film antichrétien, un troisième l’interdiction de Tintin au Congo ou de la cigarette de Lucky Luke. Ce processus logique est évidemment sans fin.

Et pourtant, l’Etat est dans l’impossibilité logique de défendre en même temps le loup et l’agneau. Pourquoi ne pourrait-il opérer des choix en fonction de l’intérêt général, selon que la société a besoin de plus de loups ou de plus d’agneaux ?

Tout simplement parce que cet Etat s’interdit d’avoir une définition philosophique de l’intérêt général. Le droit libéral est donc contraint de légiférer à l’aveugle, c’est-à-dire en fonction des seuls rapports de force qui travaillent la société à un moment donné et qu’on nomme généralement « l’évolution des mœurs » comme s’il s’agissait d’un chapitre particulier de l’évolution des espèces. Aujourd’hui, donc, l’interdiction du tabac ; demain, sans doute, la légalisation des drogues ; et, peut-être, dans un avenir très proche, les deux en mêmes temps.

La gauche s’estime au contraire dépositaire d’une Vérité qui lui permet d’exclure tous ceux quoi n’y adhèrent pas. On aimerait que certains rebelles officiels fassent preuve d’une certaine « neutralité axiologique »...

Cette dérive est, en réalité, inscrite au coeur même de la logique libérale dont la gauche moderne, il est vrai, constitue l’incarnation politique la plus cohérente. Une société refusant par principe tout statut politique à l’idée de common decency est, en effet, inévitablement conduite à vouloir tout trancher par le droit. Or du point de vue du droit libéral, le seul critère « technique » pour juger de la légalité d’une opinion ne peut être que son caractère « nuisible » ou non. De là, la tendance inéluctable des sociétés libérales contemporaines à interdire graduellement tout ce qui est jugé « politiquement incorrect » selon les rapports de force du moment. C’est ainsi que l’on glisse, sans la moindre solution de continuité, des idées généreuses d’un Constant ou d’un Tocqueville à celles d’Act Up ou des Indigènes de la République.

Et encore, je ne parle pas ici de la tentative récente, et provisoirement avortée, de constitutionnaliser le libéralisme au niveau européen c’est-à-dire d’en criminaliser à terme toutes les contestations pratiques. Je ne m’oppose donc pas au système libéral au nom du caractère purement « formel » des droits qu’il accorderait. De ce point de vue, je suis résolument anti-léniniste. Je le critique d’un point de vue démocratique radical, ou, si l’on préfère, anarchiste, en raison des menaces croissantes qu’il est logiquement conduit à faire peser, à terme, sur les libertés démocratiques les plus élémentaires. C’est un point que Chomsky a admirablement théorisé.

Bref, si l’Etat affiche des préférences « idéologiques » il pénalise une partie de la société (les fumeurs ou les non-fumeurs) et s’il s’y refuse, il abandonne de fait le gouvernement des hommes aux rapports de force. Que faire, comme disait l’autre ?

Pour s’opposer aux effets désocialisants de cette logique il suffirait, bien sûr, de se référer à nouveau à un minimum de valeurs humaines partagées, ce qu’Orwell, par exemple, nommait la common decency. Mais le libéralisme exclut, par définition, tout appel à des vertus morales communes. Pour les libéraux la morale est, au mieux, une croyance privée qu’on ne pourrait chercher à universaliser qu’en portant atteinte à la liberté d’autrui. Dans ces conditions, les seules normes qui demeurent susceptibles d’accorder des individus, que tout oppose par ailleurs, seront forcément celles du marché. Elles sont, en effet, fondées sur le seul langage que les libéraux supposent commun à tous les êtres humains : celui de l’intérêt bien compris.

Une société qui consacre ainsi ses principaux efforts à se rendre à la fois individualiste et « multiculturelle » ne peut donc trouver un semblant de cohérence anthropologique que si elle invite parallèlement ses membres à communier dans le culte de la croissance et de la consommation. C’est pourquoi l’économie est logiquement devenue la religion des sociétés modernes. Elle représente, en somme, l’unique moyen de relier les individus atomisés d’une société qui se veut, et se croit « axiologiquement neutre ».

Faut-il en conclure que la persistance d’un monde commun doit se payer par le sacrifice de la liberté de penser ? Un régime non libéral n’est-il pas conduit à réprimer tout écart par rapport à l’opinion dominante ?

L’idéal orwellien, et socialiste, d’une société décente - c’est-à-dire d’une société égalitaire qui respecterait un certain nombre de valeurs morales élémentaires - s’oppose évidemment à l’approche purement juridique de la question sociale qui caractérise la démarche libérale. Chacun sait bien que l’égalité des droits est parfaitement compatible avec les inégalités de fait les plus indécentes. Mais ce primat philosophique de la common decency sur les impératifs formels du droit n’implique aucun mépris pour les garanties juridiques fondamentales. On peut tout à fait reconnaître le droit de chacun à défendre une opinion ou une manière de vivre particulières sans considérer pour autant que toutes les opinions et toutes les manières de vivre ont une valeur philosophique égale. Une société qui m’obligerait, par exemple, à avoir des enfants serait de toute évidence tyrannique.

Mais je reconnais bien volontiers que ma décision personnelle de ne pas en avoir n’est pas universalisable sans contradiction. J’admets donc parfaitement, en même temps, que la société encourage, et privilégie sur le plan symbolique, des choix philosophiquement contraires aux miens, et qui sont effectivement plus conformes à la survie de l’humanité. C’est bien ce genre de dialectique qui permettait à Voltaire d’écrire à l’un de ses adversaires idéologiques persécuté par le pouvoir en place, que tout en étant en complet désaccord avec lui, il se battrait jusqu’au bout pour qu’il ait le droit de publier librement ses opinions.

Vous êtes bien méprisant pour la société bourgeoise et son idéal de tranquillité. Peut-être les Juifs chassés d’Espagne ou les paysans massacrés par Staline eussent-ils apprécié un peu moins d’héroïsme et de Vertu et un peu plus de relativisme culturel et politique. Autrement dit, le « moindre mal » n’est-il pas préférable au Mal absolu ?

Je ne vous contredirai certainement pas sur ce point. Il vaut assurément mieux vivre dans l’Amérique de Bush que dans le Cambodge de Pol Pot ou la Corée de Kim Jong Il. En bon orwellien, j’accorderai aussi aux libéraux que la racine de toute entreprise totalitaire, qui représente effectivement le « mal absolu », est incontestablement la volonté de soumettre les peuples à telle ou telle variante de la « tyrannie du Bien ». Mais l’erreur fondamentale des libéraux, dans leur désir compréhensible de conjurer le retour des guerres de religion, est de réduire par principe toute référence politique à des vertus morales partagées à cette seule perspective effrayante d’une tyrannie du Bien. Pour éliminer cette difficulté philosophique, il suffit de distinguer à la suite, par exemple, d’Orwell, de Camus ou de Zygmunt Bauman, le sombre univers des idéologies morales et celui, beaucoup plus humain, de la common decency.

J’appelle « idéologie morale » une construction métaphysique particulière, généralement fondée sur une théorie de l’ordre naturel, de la volonté de Dieu ou du Sens de l’Histoire, voire sur une mystique de la race ou de la tribu. En tant que telle, et comme l’expérience des mouvements intégristes ou totalitaires le prouve abondamment, elle peut se marier sans difficulté avec un mépris pratique absolu de ces vertus humaines de base que sont, par exemple, les dispositions à la loyauté, à la bienveillance, à l’entraide ou à l’amitié (ce que Spinoza définissait comme la pratique effective de « la justice et de la charité »).

Défendre la common decency, c’est donc, à l’inverse, défendre l’idée que l’égoïsme, l’esprit de calcul et la volonté de dominer ou d’exploiter ses semblables ont une valeur morale nécessairement inférieure à la générosité, l’honnêteté (ce qui inclut, naturellement, l’honnêteté intellectuelle), la bienveillance ou l’esprit de coopération. La mise en oeuvre quotidienne de ces vertus humaines de base, qui s’enracinent comme on le sait depuis Mauss dans la triple obligation immémoriale de « donner, recevoir et rendre » - fondement de tout lien social réellement humain - ne saurait en aucun cas être confondue avec cette adhésion purement idéologique à un catéchisme particulier, qui est presque toujours le masque du désir de pouvoir et des passions tristes.

C’est toute la différence qui existe entre un ordre moral (et la bonne conscience étouffante qui le caractérise) et cette société décente qui était l’idéal des premiers socialistes. En ce sens il est faux de dire que toutes les manières de vivre se valent. L’égoïsme tranquille des libéraux est certes un moindre mal si on le compare à la volonté de puissance déchaînée des fanatiques du Bien. Mais une société égalitaire, solidaire et amicale, qui inviterait les hommes à donner le meilleur d’eux-mêmes, me parait toujours moralement supérieure et infiniment plus désirable.

« L’Empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale » (Climats/Flammarion, 210 p., 19 E)

 

18:51 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : décroissance

24/04/2008

Hybridation et bicyclette

742140815.JPGBien que la ville de Bourges ne soit pas encore équipée du système vélib’, voici, en vertu du principe de précaution, un tract dénonçant les effets pervers de ce qui se révèle être, en dernière analyse, une vraie fausse bonne idée !

Hybridation et bicyclette 

Hybridation et bicyclette

Depuis le 15 juillet 2007, plus de 10000 vélib's sont à disposition dans Paris pour atteindre à présent les 20000. D'autres villes comme Lyon, Rennes ou Toulouse ont déjà ou auront ce genre de service. Cette innovation a connu un accueil impressionnant avec plus de deux millions d'emprunts pour les deux premiers mois. Comment ne pas se réjouir de ce succès ébouriffant ? L'usage du vélo est évidemment préférable aux moyens de transports motorisés toutefois cela n'implique pas pour autant que la fin justifie les moyens, tous les moyens !

La bicyclette est pour nous l'objet qui permet d'aller librement d'un lieu à un autre de son choix. Cette possibilité est délimitée et liée à une responsabilité. Le cycliste sait où se trouve sa bicyclette, il peut la réparer par lui-même ou pas, l'améliorer ou pas suivant ses envies, ses besoins et ses possibilités. Tout cela constitue un tout que le mot bicyclette désigne ici. Cette précision n'est sans doute pas superflue puisqu'il est possible qu'un jour nos contemporains trouvent ce point de vue bizarre voire incompréhensible.

Le vélib' est un hybride : la fusion entre une bicyclette et un système d'information. Il s'agit d'un système automatisé de prêts de vélos. Par opposition à la bicyclette et du point de vue de l'usager, le vélib' se présente comme un objet idéal, à la fois présent partout, toujours identique à lui-même et inusable. Ces trois caractéristiques surprenantes reposent sur une organisation que nous allons détailler.

Au premier abord, on peut distinguer deux groupes de personnes qui interviennent sur le système vélib'. Le premier est celui des usagers/consommateurs qui ont pour fonction de choisir les bornes de départ et d'arrivée et entre temps de faire une séance de pédalage. La liberté des membres de ce premier groupe est limitée par certaines contraintes : le choix des bornes (1500 stations), le temps (seule la première demi-heure est gratuite) et la disponibilité. Par ailleurs, en dehors de cette liste, il n'y pas d'initiative possible, on ne peut pas réparer le vélib', on ne peut évidemment pas le personnaliser.

Le second groupe est celui des techniciens qui lui-même se subdivise en trois sous-groupes : celui des transporteurs qui circulent dans une vingtaine de camionnettes tous les jours jusqu'à 2h du matin afin de répartir les vélib's; celui des réparateurs qui fait en sorte que le vélib' reste utilisable, comme neuf; et enfin, celui des gestionnaires qui derrière leurs écrans organisent le système.

De tout cela, ce qui nous semble le plus choquant, c'est le découpage des rôles qui empêche les usagers de pouvoir se responsabiliser, de saisir un minimum les conséquences de leurs actes. Réparer un vélo cela prend du temps, nécessite de l'énergie, mais cet aspect est invisible pour notre usager. S'amuser à descendre de Ménilmontant peut être grisant, mais avec une bicyclette on sait que cela signifie aussi à un moment ou un autre de remonter, à présent avec le vélib ce serait ridicule ! Des personnes anonymes, les transporteurs, viendront plus tard remonter le vélib, peut-être même très tard dans la nuit. Les usagers ne peuvent être de fait que spectateurs du système vélib' et sont réduits à râler si le service n'est pas à la hauteur de leur illusion. Cette situation peut d'ailleurs être très confortable, c'est un rôle très balisé, stéréotypé voire infantilisant. Les techniciens viennent donc absorber dans la mesure du possible cette déresponsabilisation du premier groupe.

Prenons un peu de recul. Le vélib' n'est que l'élément apparent d'une organisation beaucoup plus importante. Comme il est à la fois un objet standardisé et impossible à se réapproprier, il s'ensuit une massification des usages. Avec cette organisation, ce n'est pas le vélib' qui est la marchandise mais plutôt l'usage de celui-ci : l'usage de ce des-trier des temps modernes est prêt à consommer. Or ce marché de l'usage du vélib' nécessite pour son fonctionnement toute une batterie d'indicateurs statistiques fournis par le système d'information et la dynamo située sur le vélib'. Ceci passe par le fichage des usagers. Il est vrai que l'on n'avait encore jamais pu avancer des chiffres sur l'utilisation du vélo avec une telle précision, ils sont à présent connus à l'unité près dans l'instant.

On peut néanmoins s'interroger sur les causes du succès. Comment se fait-il en effet que les Parisiens n'aient pu par eux-mêmes se mettre à circuler dans la rue avec leur propre bicyclette ? Cela est-il l'illustration d'une tendance de fond à l'œuvre depuis plusieurs décennies ? Il apparaît en effet que nous sommes de moins en moins capables de saisir pour nous-mêmes le sens de notre quotidien et ses implications, cela se traduit par une déresponsabilisation accrue ainsi que par une dépendance toujours plus poussée vis à vis de l'Etat, ou de toute autre organisation surplombante publique ou privée (comme un publicitaire). Et c'est bien dans ce contexte que toute innovation, tout nouveau service, est accueilli comme un cadeau des dieux !

Le système vélib' n'est donc nullement en rupture avec l'évolution de notre société. Tout d'abord parce qu'il constitue un élément supplémentaire de prise en charge de notre quotidien. Mais aussi parce qu'il donne l'illusion d'une dématérialisation de nos actes. Cela est évidemment factice, les questions matérielles sont décalées, rejetées dans le temps et l'espace et deviennent ainsi comme inexistantes au jour le jour.

Le succès du vélib' ne peut se comprendre que dans le contexte de la prise de conscience écologiste et de son pendant catastrophiste. Bien que l'argumentation écologiste prenne une place de plus en plus importante dans la société, celle-ci reste toutefois circonscrite à des questions de pollution sans doute pour le plus grand confort de MM. Al Gore et Hulot. Ce point de vue, par son étroitesse, ne peut que venir justifier une mise en ordre, un formatage de notre quotidien de plus en plus intrusif. En regardant l'alignement parfait des vélib’s sur leur station, on réalise que les contradictions de notre société ne cessent de susciter une surenchère technique qui s'exprime par un besoin d'ordre plus important. Cette situation ne peut qu'engendrer de l'opacité et de la fragilité venant ainsi amplifier les aspects chaotiques de notre société. Cette évolution est ancienne mais l'écologie médiatique se présente depuis quelques temps comme le nouveau carburant idéal de la société marchande administrée.

Nous n'avons pas de solution miracle à proposer, et d'ailleurs nous ne considérons pas la situation en ces termes. Nous ne pouvons que souhaiter une prise de conscience par la population et agir en conséquence afin, dans un même temps, de se responsabiliser, de saisir le sens de nos actes et de défendre des espaces de liberté.

R & D, avril 2008

Relocaliser et Désinformatiser

12:17 Publié dans Tracts | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : décroissance

08/04/2008

Ecologie et liberté

Voici un compte rendu subjectif du quatrième café décroissant (pour le cinquième il faudra encore attendre un peu…). La première partie est une présentation succincte de la problématique, la seconde est constituée des documents que Florent avait mis à disposition pour l’occasion.

 

1. Présentation :

 

La prise en compte du problème écologique peut s’envisager suivant deux approches radicalement différentes suivant le rôle qu’y joue l’individu. La première consiste en effet en une prise en charge totale de la personne ne requerrant de celle-ci aucune qualité particulière si ce n’est la plus vénale. Les spécialistes, les experts, enregistrent sur leurs écrans de contrôle les données du problème (Taux de CO2, taux de pesticides, quantités de déchets, etc.) et se chargent alors d’y remédier par des procédures techniques par essence aveugles et impersonnelles (lois, taxes, etc.). Dans ce contexte il s’agit donc, en maniant habilement la carotte et le bâton, de soumettre les individus aux décisions prises par les techniciens tout en les dispensant d’user de leurs facultés de jugement et d’action. Autrement dit la contrainte écologique devient un prétexte à l’augmentation du pouvoir techno-bureaucratique et donc à une complexification de la société (Le cas évoqué ci-dessous des poubelles pucées dans le but de diminuer et de trier les déchets est exemplaire.). Or plus une société se complexifie plus il est difficile pour les individus de saisir, de manière intuitive, les tenants et les aboutissants de leurs actes. Au-delà d’un certain seuil en effet, le décalage, dans le temps et dans l’espace, des effets, mais aussi des causes, de nos actes devient si important qu’il nous prive de la capacité de leur donner sens par nous-même (d’où l’importance de la propagande, des campagnes de sensibilisation, etc. dans notre société…). Ainsi, l’écologie industrielle, en renforçant l’organisation sociale, se traduit par une diminution de la liberté, entendue comme possibilité d’incarner par ses actes ses idées ou bien ses valeurs.

 

Toutefois cette conception de l’écologie n’est pas la seule. Originairement, le mouvement écologiste s’est construit comme résistance à la destruction de la capacité des individus, des groupes, ou des communautés, à se prendre en charge soi-même c’est-à-dire comme défense de l’autonomie. Pour de nombreuses personnes en effet, la destruction de la nature, en faisant disparaître l’environnement (au sens large) nécessaire à leur mode de vie, fut synonyme d’intégration forcée à la société industrielle et donc d’hétéronomie et de perte d’indépendance. Pour ce mouvement, il s’agissait donc de préserver un monde dans lequel tout un chacun comprenait et maîtrisait les conséquences de ses actes ; autrement dit un mode de vie compatible avec la liberté. Ainsi comprise, l’écologie pose un problème d’ordre social et non technique : il s’agit pour les individus constituant la société, d’une part, de définir par eux-mêmes leurs besoins et d’autre part, la façon de les satisfaire. Dans ce cadre ce n’est donc pas tant le droit à l’eau qui dont il est question mais de la liberté de satisfaire ce besoin par ses propres moyens (individuels ou collectifs) comme par exemple en creusant un puits (ce que l’arsenal juridique rend de plus en plus difficile cf. infra).

 

Ainsi, suivant le point de vue considéré, écologie et liberté sont parfois complémentaires parfois contradictoires. C’est de cela dont il s’agissait de débattre.

 

2. Documents :

 

Le système et le chaos (extrait)

 

« Le prétexte de l’organisation c’est la seule chose qu’elle ne peut nous donner : la liberté. Son progrès peut mener les individus jusqu’à sa porte, il les y laisse seuls ; à eux de décider. Et ces « conditions de la liberté», elle les réalise toujours par les voies de son contraire : l’organisation. Aussi tout progrès laissé à lui-même aboutit à restreindre l’autonomie des individus : dans la pensée et surtout dans l’acte, dans la vie privée et plus encore publique. La liberté suppose la puissance, donc cette de l’appareil ; mais l’appareil suppose le rouage : la puissance collective est faite de l’impuissance des individus. Dans nos sociétés de mieux en mieux organisées, nous sommes peut-être plus libres parce que mieux nourris et mieux instruits, ceci s’obtient par la prolifération des ordres et des interdits dans tous les domaines. Chaque jour la loi nous commande un peu plus ; à tout instant nous devons répondre aux innombrables feux, rouges ou verts, qui déclenchent nos réflexes. Pas de problème, nous sommes libres puisque nous n’y pensons même plus. [...] Nous confondons les progrès de la liberté avec ceux de l’impersonnalité du pouvoir. [...] Constamment traité en mineur ou en malade, l’individu attend d’ailleurs un secours qu’il doit d’abord à lui-même, il perd autant l’habitude de la volonté que celle de la réflexion. Et il se laisse de plus en plus duper et manipuler par une société qui ne cesse de lui répéter, comme une mère à son bébé, qu’il est à la fois irresponsable et souverain. »

 

Bernard Charbonneau (1967), pp 132-133

 

Des puces dans les poubelles pour inciter à trier les déchets ménagers :

 

"La puce électronique, elle est là, sous le couvercle de la poubelle", indique l'éboueur à Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d'Etat à l'Ecologie, venue évaluer lundi dans le Haut-Rhin un système pilote permettant de facturer les déchets collectés en fonction de leur poids.

 

Le camion à ordures lève la poubelle, la bascule pour en vider le contenu dans sa benne et la repose au sol. Au passage, la puce, avec les coordonnées du foyer concerné, est lue deux fois - à la montée quand la poubelle est pleine, et à la descente, quand elle est vidée - ce qui permet à un ordinateur embarqué de calculer le poids des déchets ainsi collectés. La facture sera ensuite envoyée à l'intéressé.

 

Ce système, dit de "pesée embarquée", et qui fonctionne depuis plusieurs années dans la Communauté de communes de la Porte d'Alsace, "est la seule solution qui permet de faire payer les gens en fonction de l'effort qu'ils font pour trier leurs déchets", estime Rémy With, vice-président du Conseil général du Haut-Rhin.

 

En incitant les ménages à trier leurs déchets et à les recycler, on diminue le volume des déchets "résiduels", ceux qui finissent dans la benne à ordures.

 

"Les gens font beaucoup plus attention à ce qu'ils jettent", assure Jean-Pierre Kleitz, maire de Gommersdorf. Et "c'est pas cher", ajoute-t-il en brandissant sa propre facture semestrielle d'enlèvement des ordures ménagères: 43 euros, dont 22 euros pour la partie fixe et 21 euros pour la facturation au poids (49 kg pour le semestre). "Ca marche, c'est globalement bien accepté", a estimé la ministre venue évaluer ce système dans le cadre de la "Semaine de réduction des déchets" (3 au 11 novembre).

 

En France, où le poids des ordures ménagères a plus que doublé depuis 40 ans, on produit trop de déchets, a-t-elle souligné: 360 kg par an et par habitant, soit une centaine de kg de plus qu'au Japon. "Il y a là une piste à poursuivre", même s'il ne s'agit pas "d'imposer le même système à toutes les communes" en France, a-t-elle estimé. "Si on le fait en Alsace, ça doit marcher ailleurs", a-t-elle ajouté. Reste à persuader les maires des autres communes de France à adopter ce système.

 

Jacques Pélissard, président de l'association des maires de France, député-maire de Lons-le-Saunier, se déclare "réticent" et dénonce les "effets pervers" du système. Il craint le développement de "décharges sauvages" du fait "des gens qui ne voudront pas payer". Sans compter que certains pourraient être tentés d'"emprunter l'espace de la poubelle du voisin" pour se débarrasser gratuitement de leurs propres ordures.

 

Et si le système peut se concevoir pour des zones pavillonnaires d'habitation, "dans l'habitat collectif, ce n'est pas évident", observe-t-il. "Il faut s'adapter au territoire. Je ne pense pas qu'un système uniforme soit une bonne chose", ajoute M. Pélissard à l'adresse de la ministre. “Nous avons un nombre important de gens qui ne sortent plus leur poubelles et nous avons des dépôts sauvages d'ordures", renchérit André Trabold, maire de Montreux-Vieux, plaidant pour le développement de "brigades vertes" qui seraient chargées de sanctionner les indélicats. "On est obligé de réfléchir à chaque fois qu'on jette quelque chose, ça amène plein de contraintes", commente pour sa part Mme Sénéchal, qui habite à Gommesdorf avec sa fille.

 

Emmanuel Angleys (AFP) le 6/11/2007

 

Des opposants à l'incinérateur occupent la Drass :

 

Une délégation du collectif anti-incinérateur - une vingtaine de personnes - occupe les bureaux de la Drass (Direction régionale des affaires sanitaires et sociales) à Marseille depuis ce matin. Ils réclament que la transparence soit faite à propos des dossiers sanitaires sur la zone de Fos-sur-Mer, où se construit l'incinérateur, et souhaitent ainsi obtenir des données précises sur l’impact de la pollution sur la santé en ces lieux.

 

Publié le jeudi 7 février 2008, La Provence

 

Deux extraits de la loi sur l’eau et les milieux aquatiques du 30 décembre 2006.

 

« Art. L. 2224-9. - Tout prélèvement, puits ou forage réalisé à des fins d'usage domestique de l'eau fait l'objet d'une déclaration auprès du maire de la commune concernée. Les informations relatives à cette déclaration sont tenues à disposition du représentant de l'Etat dans le département et des agents des services publics d'eau potable et d'assainissement. Un décret en Conseil d'Etat fixe les modalités d'application du présent article.»

 

« Art. L. 2224-12. - En cas d'utilisation d'une autre ressource en eau par l'abonné, le règlement de service prévoit la possibilité pour les agents du service d'eau potable d'accéder aux propriétés privées pour procéder au contrôle des installations intérieures de distribution d'eau potable et des ouvrages de prélèvement, puits et forages. Les frais de contrôle sont mis à la charge de l'abonné. En cas de risque de contamination de l'eau provenant du réseau public de distribution par des eaux provenant d'une autre source, le service enjoint à l'abonné de mettre en oeuvre les mesures de protection nécessaires. En l'absence de mise en oeuvre de ces mesures, le service peut procéder à la fermeture du branchement d'eau. Un décret en Conseil d'Etat fixe les modalités d'accès aux propriétés privées et de contrôle des installations prévues par le présent article.»