19.03.2008
OLS
Il n'est pas dans mes habitudes de faire des recommandations. Pourtant, ce mois-ci est sorti le numéro 17 de l'OFFENSIVE, un trimestriel qui coûte seulement 3 euros et qui, dans le contexte économique et sociale, peine à survivre alors que cette revue est de salubrité publique. Ce numéro de mars 2008 s'intitule "un commerce sans capitalisme". Voilà de quoi apporter un bel argumentaire aux visiteu/SE/r/S de ce blog. Un balayage historique de notre société mercantile, un tableau sans concession ni complaisance des alternatives au capitalisme marchand (des difficultés des "SEL"s aux limites du commerce équitable, de la récup' à tout niveau aux systèmes alternatifs de distribution) à l'heure de la mondialisation, un tableau non exhaustif mais édifiant sur le commerce et ses motivations. Sans oublier les chroniques habituelles de cette excellente publication (sur la technoscience, sur les contre cultures, sur des sujets d'actualités politiques ou sociales). En vous souhaitant une bonne lecture, une grande motivation pour les combats à mener dans les semaines et les mois à venir, en cette année 2008 et au delà. Pacifiquement vôtre.
Jafar m'Bajaba"
Sommaire :
En bref ici
Analyses
Spectrographie de l¹esclavage
L¹informatique contre l¹écologie
Dissolution de la CNIL
Dossier «Un commerce sans capitalisme»
Un commerce équitable est-il possible ?
La mondialisation près de chez nous
Exploitation à tous les rayons
Le café équitable est bien soluble dans le capitalisme
Les chemins sinueux de l¹alternative
Commerce et justice sociale ?
De la récup¹ individuelle à la coopérative
Les free stores
Le don, échange anti-économique
Les magasins du temps
Horizons
à propos de quelques eco-saboteurs
En bref ailleurs
Entretien Quand la science construit le sexe
Contre-culture Livres Musique Arts vivants-ciné
Disponible par correspondance (3.5 € - ordre "Spipasso") à OLS/Mille Bâbords, 61 rue Consolat, 13001 Marseille ou dans les bonnes librairies.
http://offensive.samizdat.net/
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11.03.2008
Ecorev
Si vous avez adoré le n°26 d’EcoRev’, "Sens de la décroissance", vous allez pouvoir le redécouvrir ici.
Si vous ne le connaissez pas encore, vous pouvez toujours rattraper le coup. Vous saurez alors tout de la décroissance, de son origine (Lafargue, Club de Rome...), des idées de ses plaideurs (Serge Latouche, Paul Ariès...) et de ses détracteurs (Jean-Marie Harribey...) ; vous saurez comment la vivre au quotidien, comment fabriquer des toilettes sèches et quoi lire sur le pot (excellentes lectures et bibliographie), mais aussi quoi voir au ciné ou en dvd (si vous en avez).
Tout ça ici :
http://ecorev.org/spip.php ?rubrique158 ;
Mais EcoRev’ est d’abord une revue en papier (recyclé), avec ses textes, ses dessins, ses photos, à lire, feuilleter, relire ou offrir, et dont l’allure élégante ne déparera pas sur les rayons de votre bibliothèque. Surtout, EcoRev’ ne vit que grâce à ses lecteurs... Alors, plutôt que dans la Société Géniale, investissez dans ses numéros et ses abonnements, c’est ici que ça se passe :
http://ecorev.org/spip.php ?rubrique86
Vous pourrez vous y procurer les deux excellents derniers numéros d’EcoRev’, pas encore gratuits
"Ecopolis" (ou comment changer la ville, mais pas en version Attali) et
"Repenser le travail", numéro hommage à André Gorz.
Et bien sûr tous les autres numéros disponibles en ligne mais aussi en version non virtuelle.
Bonne lecture !
Source : http://ecorev.org/
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11.01.2008
En 2008 la décroissance est d’actualité
Source : http://www.agoravox.fr/
Pour son premier numéro de l’année, l’hebdomadaire courrier international titre en Une "Travailler moins pour gagner moins et vivre mieux". Voilà qui tranche avec le leitmotiv des élections de 2007.
Si la grande célébration consumériste de fin d’année vous a donné la nausée, je vous conseille la lecture du dernier numéro de Courrier international. L’affiche est accrocheuse et le message aujourd’hui encore très subversif s’affiche sur trois lignes en une et sur fond rouge : « TRAVAILLER MOINS POUR GAGNER MOINS ET VIVRE MIEUX ».
Alors que notre président répète à l’envi que « les Français veulent travailler plus pour gagner plus », nombreux sont ceux qui ont décidé de prendre le chemin de la simplicité volontaire. L’hebdomadaire reproduit des articles parus en Suède, Nouvelle-Zélande, Allemagne, Royaume Uni, au Canada et aux États-Unis.
Le New Zealand Herald nous apprend ainsi que d’après une étude de 2002, 23 % des Australiens ont « ralenti » d’une façon ou d’une autre leur mode de consommation au cours des dix années précédentes et nous décrit comment Nikke Harre et Keith Thomas, un couple de Néo-Zélandais, ont progressivement changé leurs habitudes en consommant des oeufs de poules élevées en plein air, en abandonnant une de leurs deux voitures, en résistant à la tentation de tout faire rénover.
Le Guardian (quotidien londonien) illustre, grâce à la courbe du psychologue américain Tim Kasser, le caractère profondément malade du système économique anglais [et par extension du nôtre] : la courbe représentant le revenu par habitant est en constante augmentation sur les quarante dernières années, tandis que celle illustrant la proportion de personnes se disant « très heureuses » reste stable sur toute la période et l’écart entre les deux courbes ne cesse de s’agrandir.
On apprend plus loin que deux semaines avant Noël, le patronat suédois face à la montée des « downshifters » (adeptes de la décroissance) a lancé une campagne de publicité pour convaincre les Suédois des bienfaits de la consommation en mettant en scène une ménagère qui boycotte les courses de Noël, ce qui a pour effet de faire perdre son emploi à un ouvrier pauvre à l’autre bout de la planète.
Sur une autre page, le quotidien de Hambourg Die Zeit nous met en garde contre les dangers de la fin du week-end chômé : « Un pays à la structure hebdomadaire nivelée, une société désynchronisée, mettent à terme l’engagement politique et social de ses citoyens en danger » et se lamente qu’à la fin de ce processus il puisse ne nous rester que « le choix entre le travail, toujours et partout, et les loisirs, emballés et étiquetés ».
En fin de dossier, dans un long article, un journaliste du Guardian en vient à espérer une « bonne récession ». Il se demande à quel moment les gouvernements décident que les coûts marginaux de la croissance dépassent les bénéfices marginaux. Pour lui « les gouvernements adorent la croissance parce qu’elle les dispense de s’attaquer aux inégalités » et présente la croissance comme « un sédatif politique qui étouffe la contestation ».
Ce dossier laisse entendre un discours novateur dans le monde des médias « institutionnels », qui se borne pour l’instant principalement à des journaux étrangers. La presse française conserve-t-elle encore suffisamment d’indépendance pour s’en faire finalement l’écho ?
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07.01.2008
Monbiot : vive la récession !
Source : ContreInfo
Jusqu’où la croissance doit-elle se poursuivre ? Pour George Monbiot, « nous avons d’ores et déjà atteint le point où il faut logiquement s’arrêter. »
Par George Monbiot, The Guardian, 9 octobre 2007 - extraits
Si vous êtes sensible, je vous conseille de tourner la page. Je m’apprête à briser le dernier tabou universel ; j’espère que la récession prédite par certains économistes se matérialisera. Je reconnais que la récession est quelque chose de douloureux. Comme tout le monde, je suis conscient qu’elle ferait perdre à certains leurs emplois et leurs logements. Je ne nie pas ces conséquences ni les souffrances qu’elles infligent, mais je rétorquerai qu’elles sont le produit parfaitement évitable d’une économie conçue pour maximiser la croissance, et non le bien-être. Ce dont j’aimerais vous faire prendre conscience est bien moins souvent évoqué : c’est que, au-delà d’un certain point, la souffrance est également le fruit de la croissance économique.
Le changement climatique ne provoque pas seulement un déclin du bien-être : passé une certaine limite, il le fait disparaître. En d’autres termes, il menace la vie de centaines de millions de personnes. Quels que soient leurs efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, les gouvernements se heurtent à la croissance économique. Si la consommation d’énergie s’accroît moins vite à mesure qu’une économie arrive à maturité, aucun pays n’a encore réussi à la réduire tout en augmentant son produit intérieur brut. Au Royaume-Uni, les émissions de dioxyde de carbone sont plus élevées qu’en 1997, en raison notamment des soixante trimestres de croissance consécutifs dont ne cesse de se vanter [le Premier ministre] Gordon Brown. Une récession dans les pays riches représenterait sans doute le seul espoir de gagner du temps afin d’empêcher le changement climatique de devenir incontrôlable.
L’énorme amélioration du bien-être des humains dans tous les domaines - logement, nutrition, hygiène, médecine - depuis deux cents ans a été rendue possible par la croissance économique, ainsi que par l’éducation, la consommation, l’innovation et le pouvoir politique qu’elle a permis. Mais jusqu’où doit-elle aller ? Autrement dit, à quel moment les gouvernements décident-ils que les coûts marginaux de la croissance dépassent les bénéfices marginaux ? La plupart n’ont pas de réponse à cette question. La croissance doit se poursuivre, pour le meilleur et pour le pire. Il me semble que, dans les pays riches, nous avons d’ores et déjà atteint le point où il faut logiquement s’arrêter.
Je vis actuellement dans l’un des endroits les plus pauvres du Royaume-Uni. Ici, les adolescents dépensent beaucoup d’argent chez le coiffeur, ils s’habillent à la dernière mode et sont équipés d’un téléphone portable. La plupart de ceux qui sont en âge de conduire possèdent une voiture, qu’ils utilisent tout le temps et bousillent en quelques semaines. Leur budget essence doit être astronomique. Ils sont libérés de la terrible pauvreté dont ont souffert leurs grands-parents ; nous devrions nous en féliciter et ne jamais l’oublier. Mais, à une exception majeure - le logement, dont le prix est surévalué -, qui osera prétendre qu’il est impossible de satisfaire les besoins fondamentaux de tous dans les pays riches ?
Les gouvernements adorent la croissance parce qu’elle les dispense de s’attaquer aux inégalités. Comme Henry Wallich, un ancien gouverneur de la Réserve fédérale américaine [de 1974 à 1986], l’a un jour fait remarquer en défendant le modèle économique actuel, “la croissance est un substitut à l’égalité des revenus. Tant qu’il y a de la croissance, il y a de l’espoir, et cela rend tolérables les grands écarts de revenus.” La croissance est un sédatif politique qui étouffe la contestation, permet aux gouvernements d’éviter l’affrontement avec les riches, empêche de bâtir une économie juste et durable. La croissance a permis la stratification sociale que même le Daily Mail [quotidien conservateur] déplore aujourd’hui.
Existe-t-il quelque chose que l’on pourrait raisonnablement définir comme relevant du bien-être et que les riches n’ont pas encore ? Il y a trois mois, le Financial Times a publié un article sur la façon dont les grands magasins s’efforcent de satisfaire “le client qui est vraiment arrivé”. Mais son sujet implicite est que personne n’“arrive”, car la destination ne cesse de changer. Le problème, explique un cadre de Chanel, est que le luxe s’est “surdémocratisé”. Les riches doivent donc dépenser de plus en plus pour sortir du lot : aux Etats-Unis, le marché des biens et services destinés à les y aider pèse près de 1 000 milliards d’euros par an. Si vous voulez être certain que l’on ne peut vous confondre avec un être inférieur, vous pouvez désormais acheter des casseroles en or et diamants chez Harrod’s.
Sans aucune ironie délibérée, l’article était accompagné de la photo d’un cercueil. Il s’agit d’une réplique de celui de lord Nelson, fabriquée avec du bois provenant du bateau sur lequel il est mort, que l’on peut s’offrir pour un prix faramineux dans la nouvelle section du grand magasin Selfridges dédiée à l’hyperluxe. Sacrifier sa santé et son bonheur pour pouvoir se payer cette horreur témoigne certainement d’un trouble mental grave. N’est-il pas temps de reconnaître que nous avons touché la Terre promise et que nous devrions chercher à y rester ? Pourquoi voudrions-nous la quitter pour explorer un désert souillé par une frénésie de consommation suivie d’un effondrement écologique ?
Pour les gouvernements du monde riche, la politique raisonnable à mener désormais n’est-elle pas de maintenir des taux de croissance aussi proches de zéro que possible ? Mais, parce que le discours politique est contrôlé par des gens pour qui l’accumulation d’argent est la principale finalité, une telle politique semble impossible. Aussi désagréable qu’elle soit, il est difficile d’imaginer ce qui, à part une récession accidentelle, pourrait empêcher la croissance économique de nous expulser du pays de Canaan pour nous expédier dans le désert.
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24.10.2007
Mr Hulot
Nicolas Hulot pour la Décroissance ? En tout cas l’extrait de l’interview qui suit montre qu’il n’est pas insensible à nos idées !
Libération : Borloo promeut une croissance verte…
Nicolas Hulot : Il ne faut pas que ce terme générique cache une obstination dans une croissance débridée. Or, sur certains points, il faudra bien opérer une décroissance. Si l’on veut éviter soit une pénurie, soit la diminution drastique des ressources, par exemple le poisson, l’eau, l’énergie, il faut réduire les prélèvements à l’échelle de la planète. Et ce n’est pas être dogmatique que de dire cela. Nous sommes face à une équation qui résume toutes les contradictions du développement durable : comment accompagner une croissance économique en tenant compte de flux qui se raréfient ou qui sont insupportables compte tenu de la réalité environnementale et du réchauffement climatique ? Il y a des choses très pertinentes dans le mouvement de la décroissance. Et il est regrettable que le Grenelle fasse l’économie d’une interrogation fondamentale, presque philosophique, sur la croissance et, surtout, sur sa compatibilité avec la réalité de la crise écologique.
Source : Libération
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18.07.2007
L'horreur touristique
Pour ne pas s’ennuyer pendant cette période estivale et pour donner raison à ceux qui ne partent pas en vacances s’adonner au Tourisme. Nous vous conseillons la lecture du dernier numéro de la revue trimestrielle Offensive Libertaire et Social qui comprend un dossier très riche sur la bien nommée horreur touristique !
Présentation :
Le tourisme est un phénomène de civilisation. Il se développe alors que le monde s’industrialise et s'urbanise. Dans une société polluée et agressive, les individus stressés et oppressés par un travail rationalisé cherchent une compensation thérapeutique. Le monde idéalisé, épargné des ravages de la société industrielle que promeuvent les voyagistes les attire. Ils ont soif d'exotisme et de dépaysement. Ils veulent jouir d¹une pureté originelle fantasmée. Pourtant, l'industrie touristique vend ce qu'elle contribue à détruire. Le monde est alors mis en production et les villes se transforment en musée et les campagnes en parcs d'attractions géants. Tout se consomme, la nature comme les humains. Le marché globalisé des corps et des espaces se généralise, plus aucune zone ne doit être préservée. Au contraire, plus une zone apparaît protégée, plus elle attire, car la recherche d¹authenticité est devenu le leitmotiv de l¹industrie touristique. Des peuples se retrouvent ainsi folklorisés par ceux là même qui les ont déculturés et ont entraîné des désordres sociaux irréversibles. Cette horreur touristique ne concerne pas que les pays du Sud. Elle touche l'ensemble du monde et les flux se diversifient. La mise en concurrence des espaces est globale. Cette « touristification » participe de la spécialisation des territoires et du déploiement de monocultures qui déstructurent les sociétés. Le touriste lui-même, en partie responsable de cette situation, devient une marchandise que l'on échange et qui doit dépenser ce qu¹il a durement gagné tout au long de l’année.
Pour plus d’info voir le site : http://offensive.samizdat.net/
14:45 Publié dans Presse | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : décroissance
17.06.2007
Voyage dans la galaxie décroissante
Il faut savoir qu’il existe au sein du mouvement de la Décroissance de nombreuses sensibilités. A tel point qu’il est presque légitime de parler de véritable auberge espagnol. Fabrice Flipo (qui on se le rappelle était venu nous voir à Bourges il y a quelques temps pour venir débattre dans le cadre de Controverses- Espace Marx : voir ici ) nous propose aujourd'hui un voyage dans la galaxie décroissante qui a le mérite de donner un état des lieux du mouvement très bien documenté. Cet article, initialement publié dans la revue Mouvements, a été reproduit sur site du MAUSS .
Fabrice Flipo
Voyage dans la galaxie décroissante
La décroissance : le terme interpelle, pose question, se retrouve dans des endroits improbables et prend bien des gens au dépourvu. Nous en traçons ici un petit panorama descriptif, en attendant d’entrer dans le détail des problématiques qui sont ainsi mises à l’agenda.
La décroissance gagne en audience à gauche. Ce terme, utilisé par J. Grinevald pour traduire le titre de l’ouvrage de Nicholas Georgescu-Roegen [1], dont le titre original était The Entropy Law and the Economic Process [2], n’était connu que de groupes d’experts quand le journal « La décroissance », né en mars 2004, a relancé ce concept dans l’espace public. Le journal tire à 45 000 exemplaires, dont 25 000 vendus. Il a doublé sa fréquence de parution, en devenant mensuel. Plusieurs sites ouebes sont consacrés à la décroissance. Decroissance.info est un site autogéré par des groupes locaux. Decroissance.org est le site officiel de l’Institut d’Etudes Economiques et Sociales pour la Décroissance Soutenable, de même tendance que le journal La Décroissance. Ladecroissance.net est le site du journal La Décroissance. Des « marches pour la décroissance » ont eu lieu à divers endroits (Lyon à Magny-Cours en juin 2005, en Loire-Atlantique, dans le Nord-Pas-de-Calais et en Charente-maritime) et d’autres sont en projet.
La décroissance a même son parti : le Parti pour la Décroissance (PPLD) , né le 8 avril est né à Dijon. Il appelle à « une décroissance fondée sur l’équité, la soutenabilité et les valeurs humanistes, démocratiques, républicaines, non-violentes, défendants les droits de l’Homme et combattant toutes les formes de discrimination et de totalitarisme » De nombreux petits journaux soutiennent cette idée de décroissance : L’âge de faire , Silence , etc. La décroissance circule beaucoup sous le manteau, elle génère des débats qui favorisent une réappropriation symbolique de notre milieu. Nicolas Ridoux, ingénieur, a synthétisé l’ensemble des éléments de la décroissance dans un petit livre très bien fait [3].
La décroissance n’est pas limitée à la presse à petit (ou moyen) tirage. L’édition du 25 mars du Monde 2, supplément du quotidien Le Monde, a consacré sa une et son dossier principal à la décroissance [4]. Ce thème a eu droit à plusieurs articles dans Le Monde ou ailleurs. On peut trouver des dossiers sur le sujet dans des lieux aussi improbables que TGV Magazine. La vague est profonde et tout laisse penser qu’elle sera durable.
Elle a commencé à toucher les grands partis politiques. Yves Cochet a poussé cette idée au sein des Verts mais il n’a pas remporté l’investiture pour la présidentielle. La motion « Utopia », emmenée par Frank Pupunat, est la première à avoir remis en cause la religion de la croissance au PS. Elle a obtenu 1,05% des suffrages au congrès du Mans en novembre 2005. Le réseau des objecteurs de croissance , qui ne sont pas forcément des partisans de la décroissance, a été très actif autour de la candidature unitaire à gauche. Nicolas Hulot, conseillé entre autres par Jean-Paul Besset, a été présenté par Politis comme le croisé de la décroissance [5] – et dénoncé par La Décroissance comme un « écotartuffe ». Corinne Lepage a réfuté cette idée, qu’elle juge trop négative, et Dominique Voynet a préféré la « décroissance de l’empreinte écologique », ce qui est très différent.
La revue Entropia a été lancée en novembre 2006 en présence d’une bonne cinquantaine de personnes à l’Assemblée Nationale pour aider à donner une consistance théorique à l’idée de décroissance. Le comité de rédaction est composé de Jean-Paul Besset [6], J.-C. Besson-Girard [7], François Brune [8], Alain Gras [9], Serge Latouche [10] et Agnès Sinai [11]. La revue se présente comme « revue d’étude théorique et politique de la décroissance » : « Entropia s’inscrit dans la longue tradition de la revue d’idées et d’engagement, lieu d’expression privilégié d’une pensée collective naissante et qui s ’élabore au fil du temps. Une pensée sur la crête des interrogations fondamentales de notre époque, pour l’amplification de la prise de conscience d’une situation de la condition humaine sans précédent, pour l’enrichissement de l’imaginaire théorique, poétique et politique de l’après-développement » [12]. Le titre de la revue, « Entropia », ne fait pas référence à l’entropie au sens physique, ce concept remis au goût du jour en économie par Nicholas Georgescu-Roegen mais au grec entropè, action de se retourner, regarder par-devers soi afin de contempler le chemin parcouru et prendre le temps de se demander s’il ne vaudrait mieux pas en changer.
Pour Entropia, « toute pensée qui refuse son autocritique n’est plus une pensée, mais une croyance. Elle quitte le terrain solaire de la lucidité pour les mirages de l’espérance. Depuis plus de cinquante ans, « la croissance » et « le développement » relèvent de ce statut irrationnel et dogmatique. Dans les années soixante-dix, cependant, quelques chercheurs hétérodoxes et que la clairvoyance n’effrayait pas (Illich, Georgescu-Roegen, Ellul, Partant, Castoriadis…) se sont dressés contre cette dictature de l’économisme et ont jeté les bases d’une pensée de la décroissance. Pensée dérangeante s’il en est. Depuis quelques années seulement, et singulièrement depuis le colloque intitulé : « Défaire le développement, refaire le monde » (UNESCO 2002), des publications comme Silence et l’Écologiste, le bulletin de « La Ligne d’horizon, les amis de François Partant », lui ont fait une place grandissante dans leurs colonnes. Le bimestriel La Décroissance contribue, depuis trois ans, à accentuer son caractère iconoclaste et provocant. Car cette notion de décroissance bouleverse en effet les signes et les lignes : les signes théoriques et symboliques de reconnaissance comme les lignes des clivages politiques traditionnels. Cette situation peut engendrer des dérapages et des dérives théoriques et politiques qui exigent la plus grande vigilance de la pensée et des pratiques. » [13]
Et de fait des dérapages se sont produits. Des textes issus des théoriciens de la décroissance ont été retrouvés sur le site du Grece, dont les accointances avec l’extrême-droite sont de notoriété publique. Cela a jeté la confusion au sein des promoteurs de la décroissance, un peu moins au sein des théoriciens. Le Grece est en effet coutumier de la récupération d’idées sans l’aval de ses auteurs, le MAUSS en avait déjà fait l’expérience autrefois [14].
Au-delà des fausses polémiques, le travail ne manque pas. Les chantiers ouverts par la décroissance sont aussi nombreux que les manières de se servir de ce terme ou de s’y référer. « Mot-obus » pour les uns, comme Paul Aries [15], servant à briser les lignes conceptuelles adverses, qui n’imaginent aucun avenir hors de la croissance, la décroissance peut aussi être élevée au rang de concept, en particulier dans le domaine économique. La décroissance désigne aussi une manière d’être, que l’on rencontre parfois sous le vocable de « simplicité volontaire ».
Les échanges entre Hervé Kempf [16], Nathalie Kosciusko-Morizet [17] et Sylvia Pérez-Vitoria [18] dans l’émission « Du grain à moudre » sur France Culture le 1er février dernier montraient bien l’étendue du débat qui a été ouvert par la décroissance. Hervé Kempf a remis la question du luxe sur la place publique. S’appuyant sur l’économiste Thorstein Veblen, il a émis l’hypothèse que les comportements sont mus par l’ostentation plutôt que par les besoins, aussi la diffusion du modèle occidental dans le monde est-il la clé de la crise écologique mondiale. Nous, Occidentaux, devrions donc au plus vite pratiquer la sobriété, à commencer par les plus riches. La députée de l’Essonne, tout en reconnaissant l’urgence, a minimisé la responsabilité des riches. Soutenue par le journaliste Brice Couturier, qui en a perdu son devoir de neutralité, elle a cherché à démontrer que la croissance profitait aux plus pauvres, car la phase de croissance des pollutions fait ensuite la place à une phase de stabilisation puis de réduction des impacts, tandis que la croissance économique profitait à un nombre grandissant de personne. Las ! Bien documenté, Hervé Kempf a soutenu toutes les critiques, l’innocence des riches n’a pas été démontrée, pas plus que la tendance des économies à se dématérialiser ou la capacité de la croissance à provoquer une réduction du nombre de pauvres. Comme l’a rappelé Sylvia Perez-Vitoria, la croissance c’est surtout la croissance des inégalités et de l’exploitation de la majorité par une minorité de plus en plus riche. Le journaliste Brice Couturier s’est énervé, pendant que Mme Kosciusko-Morizet s’en remettait très largement aux progrès de la science et de la technologie, même si elle a appelé de ses vœux une croissance plus propre, « faite de modération ».
Le débat témoigne de l’embarras des élites devant la question écologique. Les vieux concepts, par lesquels la crise globale est arrivée, semblent impuissants. La décroissance met les pieds dans le plat, comme le rapport du MIT comme au Club de Rome avant elle [19]. Alors que la croissance est invoquée partout comme la solution à tous les problèmes, du Nord comme du Sud, un véritable sésame universel, elle affirme une conclusion scandaleuse et pourtant parfaitement fondée, à savoir d’une part que la croissance n’a pas d’avenir puisqu’elle ne résout pas le problème écologique, et d’autre part qu’elle n’a pas l’universalité qu’on lui prête.
La croissance est le résultat d’un ensemble de politiques et d’initiatives. Peu de pays, dans le monde, connaissent un ensemble de politiques et d’initiatives tels qu’il se produit une croissance accompagnée d’une réduction des inégalités. C’est plutôt le contraire. Et à l’échelle historique la chose est encore plus manifeste. Les pays qui ont connu un fort taux de croissance depuis longtemps sont ceux qui ont l’empreinte écologique la plus élevée, à quelques nuances près. La « dématérialisation du PIB » n’est qu’apparente, car les pays les plus pollueurs ont largement délocalisé les maillons les plus destructeurs de la chaîne de production qui sert à entretenir leur niveau de vie. La Chine et le Brésil ne se privent pas de rappeler qu’une grande partie des impacts écologiques de leur pays n’est que la conséquence directe de la demande gargantuesque des pays occidentaux. Et même si les problèmes écologiques n’existaient pas, la pollution mentale engendrée par le productivisme, dont le symbole suprême est la croissance, devraient poser question. La décroissance désigne alors la dés-économisation des esprits, ce qui revient à reprendre à nouveaux frais le programme du MAUSS [20].
En effet ces questions ne sont pas entièrement nouvelles. Elles sont pour la plupart issues du mouvement écologiste. Force est de constater, toutefois, que « les écolos » n’ont pas réussi à séduire. Ils ont pourtant tout essayé : écologie de droite, de gauche, ni droite ni gauche, écologie associative, écologie entrepreneuriale. Rien n’y fait, les enjeux s’aggravent et le reste de la société trouve toujours des raisons pour renvoyer les enjeux écologiques à un imaginaire écologiste qu’ils imaginent détachés de la réalité – et cela malgré les innombrables rapports tous plus officiels les uns que les autres. Catherine Larrère parle de « sociocentrisme » [21] à propos de cette étonnante incapacité de nos sociétés à voir autre chose dans la crise environnementale que ses problèmes relationnels. L’écologie serait avant tout le problème des écologistes. Télérama, s’étonnant du vide intellectuel existant dans le domaine de l’écologie [22], témoignait autant d’une réalité tangible que de sa propre ignorance en la matière, car les théoriciens existent bel et bien. Nos sociétés semblent devoir toujours trouver une raison pour ne pas prendre au sérieux les enjeux écologiques. « Les écolos » ont été trop écologistes, puis trop « sociaux » quand ils se sont mis à prendre en compte les enjeux sociaux, bref jamais « comme il faut ». C’est que l’écologie continue de déranger, et face aux idées qui dérangent, la politique de l’autruche voire l’obscurantisme restent des recettes éprouvées.
La gamme, très large, des opposants de gauche à la décroissance donne une idée de l’importance politique et théorique des problèmes que ce terme soulève sur le plan conceptuel et politique. L’idée de décroissance est insupportable à tous ceux et toutes celles qui voient dans la médiation marchande le lien social par excellence, qu’on se fonde sur le contrat ou sur la planification. Pour beaucoup, c’est la modernité qui est en cause. C’est peut-être cela, en effet. Mais il faudrait aller plus en avant et démontrer que la modernité ainsi entendue a encore quelque chose à apporter au monde, ou plus exactement à la planète. La modernité est trop souvent portée en étendard sans plus d’argument, tout ce qui s’y oppose étant réputé réactionnaire ou obscurantiste. L’écologie pose depuis le début la question de savoir comme « ne plus être progressiste sans devenir réactionnaire » comme le dit la jolie formule en titre de l’ouvrage de Jean-Paul Besset [23]. La décroissance révulse la plupart des économistes – et remet en cause leur domination. Les économistes sont déjà depuis longtemps en mauvais termes avec les écologistes. A partir du moment où l’on sort des procès d’intention, l’intérêt de ces échanges est que la décroissance résiste très bien à toutes les attaques. Les objections soulevées sont familières aux écologistes : la décroissance serait relativiste (J. -M. Harribey [24]), elle serait un « retour en arrière », un retour de l’obscurantisme, une idéalisation de la nature et des sociétés « traditionnelles » [25] et bien sûr chantage à l’emploi.
Les réponses existent des sont robustes, c’est pour cette raison que le débat perdure. La décroissance confond-t-elle « développement » et « croissance », comme le suggère René Passet [26] et bien d’autres ? Et si c’était les économistes qui confondaient « bien commun » et « développement », ce dernier n’étant jamais qu’une vision réductrice, étroitement économique, du bien commun ? Bien que Passet insiste sur le qualitatif, il n’existe pas, et pour cause, de théorie économique du qualitatif. Dès lors comment situe-t-il son apport au débat ? Cela reste flou. Mettre la gestion du bien commun entre les mains calculatrices et matérialistes de l’économie, c’est s’assurer qu’on en restera au niveau de la gestion, et qu’on ne s’élèvera jamais jusqu’au niveau des projets. Il y a généralement une téléologie sous-jacente aux analyses développementistes, d’ailleurs Passet reprend une nouvelle fois l’exemple de l’enfant qui grandit pour expliquer la différence entre croissance et développement. Les pays sous-développés sont-ils des enfants ? Des attitudes aussi paternalistes semblaient avoir été reléguées dans les poubelles de l’histoire. Comment ne pas voir que cette analogie est un schème structurant du développement, un biologisme sous-jacent qui devrait être dénoncé avec la même vigueur que certains analystes mettent à débusquer l’idée de nature dans les discours écologistes ? De celui qui dénonce sans cesse le droit naturel et celui qui recourt au développement, le plus naturaliste des deux n’est peut-être pas celui qu’on croit. Les partisans de la décroissance peuvent donc rétorquer à René Passet que c’est lui qui se trompe d’adversaire, en accréditant la thèse naturaliste dominante. En effet, reprendre le terme « développement » peut être assimilé à un soutien aux pratiques qui accompagnent ce terme. A partir d’un tel naturalisme, comment penser l’ouverture sur le monde ? Comment rouvrir notre imaginaire ? Ces questions, qui sont au fondement de la critique issue de la décroissance, ne sont pas prises au sérieux, les objections tombent donc un peu à plat.
Là aussi, la critique a été faite et bien faite par le MAUSS. Le discours économique est un discours sur les moyens, qui ne laissent guère de place aux débats sur les fins. En refusant de laisser la place au discours sur les fins, les économistes bloquent le libre-exercice du politique. Ils font comme s’ils avaient déjà les réponses. Faisons un sondage : la différence entre croissance et développement est-elle parfaitement claire dans l’esprit du public ? Gageons que non. En tout cas il est clair que le monde médiatique ne fait pas la différence et identifie l’un à l’autre. C’est de vouloir faire la différence entre les deux qui relève de la « querelle byzantine », même si les experts sont d’accord entre eux pour faire la leçon au bon peuple qui n’y comprend rien. Pour faire une différence entre développement économique et bien commun, le recours à un terme qui différencie clairement les deux est nécessaire.
La décroissance n’est pas une doctrine unifiée. De vives tensions entre le journal La Décroissance et l’actuel comité de rédaction d’Entropia ont accompagné l’émergence de la revue théorique. La création du PPLD n’a pas fait l’unanimité, c’est le moins qu’on puisse dire, et des tensions sont apparues dès le début dans le noyau de la direction. Désaccord sur l’usage du terme « décroissance » comme mot d’ordre ou comme intitulé de programme politique. La « décroissance de l’empreinte écologique » adoptée par les Verts n’a pas du tout la même portée que la décroissance tout court, c’est un choix bien différent qui a été fait. D’autres préfèrent l’après-développement, d’autres veulent éviter les slogans (Sylvia Perez-Vitoria), d’autres préfèrent la décroissance soutenable (Vincent Cheynet et Bruno Clémentin).
Au-delà de l’écume de la tempête qui agite les esprits, nous pensons qu’il est possible de caractériser la décroissance comme se situant à la confluence de cinq sources qui se croisent sans être forcément concurrentes ni même convergentes.
La première est la source culturaliste. Issue de l’anthropologie, emmenée par Serge Latouche, marxiste reconverti, sa thèse principale est que l’homo economicus est contingent, dépendant de sa représentation du monde et de l’histoire. Si l’on veut ouvrir de nouveaux possibles, il est nécessaire de réinventer ou redécouvrir notre nature. Cette thèse se distingue de la thèse marxiste qui reste encore aujourd’hui très largement dépendante de l’imaginaire économiste et productiviste. La décroissance représente un moyen de prendre le contre-pied du développement sur le plan des « significations imaginaires sociales », pour utiliser le vocabulaire de Castoriadis [27], et ainsi d’atteindre la société instituée pour la faire évoluer, pour ouvrir une brèche, un passage à la société instituante. Serge Latouche affirme que « l’autre monde possible » est dans celui-là, qu’il faut « décoloniser notre imaginaire » les significations économiques et développementistes pour parvenir à le voir [28].
La source démocratique est issue des analyses d’Ivan Illich. Composante majeure de l’approche de Vincent Cheynet, elle s’appuie sur l’effondrement des liens sous le poids de la marchandisation. Dès lors ce qui compte est de revitaliser les liens, ce qui passe par une relocalisation qui n’est pas un retour au bon vieux temps des villages, dont on sait qu’il n’était pas toujours si bon que ça. Cette source est attachée à la qualité du débat public, et se différencie ainsi nettement des analyses marxistes qui tendent à faire du symbolique un simple reflet des rapports de production, même si la revendication d’un revenu maximal admissible montre bien que le souci de justice sociale est présent. L’abolition des privilèges est un enjeu majeur de démocratisation de nos sociétés qui ne peut utiliser des moyens qui ne soient pas en eux-mêmes démocratiques sans simultanément aller à l’encontre des principes énoncés. Ici la décroissance est un terme utilisé pour provoquer des débats, c’est là une vertu performative du « mot-obus », ce qui revitalise la passion nécessaire à l’existence d’un espace public. La décroissance est aussi une conséquence économique logique de cette revitalisation qui doit se traduire par un fort ralentissement économique. En effet discuter prend du temps, aussi les relations marchandes qui s’étendent dans l’espace sans se soucier de l’existence d’un espace public fort pour les soutenir et les domestiquer devraient-elles être fortement limitées voire même interdites car relevant d’un comportement de « passager clandestin ».
La troisième source est écologiste, elle est attachée aux écosystèmes et au respect du vivant. Pour cette tendance, la décroissance est la conséquence inévitable de toute politique écologique prise au sérieux. Renforcer la productivité écologique au détriment de la productivité économique conduira à une réduction de la mécanisation qui elle-même se traduira par une diminution du PIB. L’indicateur empreinte écologique montre que le monde utilise 125% des capacités de renouvellement de la Terre [29], le Rapport du Millénaire sur les Ecosystèmes montre que 60% des écosystèmes sont dégradés ou utilisés de manière non durable [30]. Un récent rapport de la FAO indique que si les prélèvements continuent de s’intensifier au rythme actuel alors les océans seront épuisés, toutes pêches confondues, en 2048 [31]. La désertification touche 1/3 des terres mondiales, la diversité biologique domestique s’est effondrée de 50 à 75%, les espèces disparaissent à un rythme 100 à 1000 fois plus rapide que le rythme préindustriel etc. Tous les signes de dégradation rapide et massive des écosystèmes sont là. Or les écosystèmes sont tout ce que nous auront quand les ressources fossiles et épuisables auront disparu. Nous avons donc largement creusé la dette écologique envers les générations à venir. L’argument écologiste ne consiste pas en un argument comptable mais en un nouveau rapport à la nature, un rapport qui ne serait plus basé sur l’exploitation mais sur le respect et la coévolution. L’homme a dominé la nature, il doit maintenant non pas s’y soumettre mais admettre qu’il n’est pas le centre de tout. L’écologie a développé des analyses proches du courant précédent sous la forme « d’écologie de l’esprit » [32], « écosophie » [33], « contrat naturel » [34] ou encore « d’écomunicipalisme » [35]. La décroissance c’est aussi une décroissance de l’emprise sur la nature, qui est réputée ne pas nous appartenir et par conséquent devoir être soustraite à l’appropriation.
La quatrième source est liée à la crise de sens que traversent les sociétés industrialisées. Qui dit crise de sens dit ouverture spirituelle, vie de l’esprit, et c’est cette démarche qui a conduit Pierre Rabhi [36], par exemple, vers la décroissance. Le thème qui est développé ici est le non-sens d’une vie passée à courir le « toujours plus » (de titres, d’argent, de choses) alors que l’harmonie avec la nature, les humains et le vivant en général passe plutôt par le recueillement et l’écoute. La révolution intérieure est un préalable nécessaire pour mettre fin aux dérèglements croissants qui agitent le monde. L’action non-violente et déterminée, dans la lignée des préceptes de Gandhi, est ici la seule manière de rétablir un progrès qui ne soit plus celui des forces aveugles de la technique. La simplicité volontaire, après François d’Assise, n’est pas une manière de se priver mais une façon de s’alléger afin de laisser venir à soi un sens plus profond, moins superficiel que celui qui anime l’incessant ballet des choses ordinaires. Là où la pauvreté retrouve une dignité, la misère est chassée [37] et les personnes peuvent se mettre en marche pour un avenir meilleur.
La dernière source peut être dite « bioéconomiste ». C’est une source ancienne, comme les autres du reste, mais quelques auteurs sont considérés comme ayant remis la question à l’ordre du jour. Si l’écologie part du vivant, la bioéconomie parle d’organisation humaine ayant à gérer des contraintes telles que les limites des écosystèmes (« capacité de charge ») et le caractère épuisable de certaines ressources. Avec le Club de Rome, c’est Nicholas Georgescu-Roegen qui peut être considéré comme un précurseur, lui qui écrivait en 1971 que la fin de la phase industrielle sera d’autant plus rapide que le niveau de développement économique atteint est élevé [38]. Chaque voiture produite l’est au prix des voitures à venir [39], chaque arme fabriquée est un soc de charrue en moins. La décroissance est inévitable, c’est une conséquence géologique, comme le dit Yves Cochet [40]. Il s’agit désormais de gérer la rareté, l’économie devient une « gestion normative sous contrainte » [41]. Georgescu-Roegen montre, comme bien d’autres économistes avant lui, que nous devons nous tourner de toute urgence vers les ressources renouvelables car elles sont les seules à pouvoir assurer l’avenir, les autres devant s’épuiser quels que soient les progrès accomplis par la science et la technologie. Mais les ressources renouvelables sont elles aussi limitées, c’est pourquoi Hermann Daly, l’un des fondateurs d’Ecological Economics, a montré il y longtemps que l’enjeu de la soutenabilité de l’économie relève aussi d’une question de taille, et pas seulement de composition [42]. L’économie écologique est fondamentalement ambiguë : s’agit-il d’écologiser l’économie ou d’économiser l’écologie ? Dans tous les cas, le vivant et les écosystèmes sont appréhendés sur un mode instrumental. Les limites qui sont posées peuvent être techniques ou éthico-politiques. L’écologie peut être utilisée pour exploiter plus rapidement la nature, comme pour en protéger les ressources.
Les cinq approches conduisent de manière relativement indépendante à la conclusion que la décroissance est l’un des éléments incontournables d’un avenir meilleur. Au-delà, il existe des tensions entre ces cinq approches, qui se retrouvent dans les échanges entre partisans de la décroissance comme entre partisans et opposants, mais le fait qu’elles se retrouvent autour de ce terme est remarquable et témoigne bien de la centralité du concept de « croissance », qui joue un rôle sociétal bien plus étendu que la simple définition comptable derrière laquelle les comptables nationaux se retranchent pour maintenir leur objectivité. Une bonne partie de ces débats est connue de l’écologie politique : la décroissance est-elle de droite ou de gauche ? Se réduit-elle à la simplicité volontaire (les « petits gestes ») ? etc. Les fins connaisseurs n’y verront qu’un bis repetita, la décroissance étant de toute évidence l’une des premières conséquences quand on prend l’écologie ou la sortie de l’économisme au sérieux. Pourtant le terme a au moins partiellement réussi à régénérer un débat qui semblait enlisé.
Il est vrai que l’actualité a bien aidé. C’est en effet au début des années 2000 que la question des changements climatiques semble enfin être prise au sérieux. Le Rapport Stern [43], les rapports du GIEC [44], le rapport du Millénaire sur les Ecosystèmes [45] et bien d’autres rapports ont une nouvelle fois démontré que les choses empirent. Même si des secteurs non-négligeables de l’humanité connaissent une richesse jusque-là inconnue, les inégalités augmentent et les bases matérielles de cette richesse fondent comme neige au soleil.
La décroissance est devenue un élément symbolique incontournable. Les Echos, journal peu susceptible de fantaisie sur le plan économique, a fait de la décroissance l’un des trois paradigmes économiques susceptibles de nous sortir du « prêt-à-penser » dans ce domaine [46]. La gauche, en mal d’idées neuves, devrait se pencher sur le sujet. On a vu des comités « Désirs d’avenir » engager des discussions publiques autour de la décroissance. Ira-t-elle jusqu’au bout ?
Nous remercions Fabrice Flipo et la revue Mouvements de nous avoir aimablement autorisés à reproduire cet article, initialement paru dans le numéro 50 de la revue Mouvements, juin 2007.
Lien vers le sommaire du numéro 50 de Mouvements
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31.05.2007
Témoignage
Témoignages d’Objecteurs de Croissance : Source Le Monde
"Décroissants" : ils travaillent moins, ils gagnent moins, et ils sont heureux
Le petit logement d'Arzhel et Anna n'est pas très différent de la moyenne. Le téléphone y sonne souvent. Une chaîne audio trône dans le salon. Mais il n'y a ni télévision, ni réfrigérateur. Le jeune couple franco-brésilien ne consomme que des céréales et des légumes frais biologiques. Emmailloté dans des couvertures colorées, un bébé d'un mois sommeille. Anna a donné naissance à Nawe dans l'appartement, aidée d'une sage-femme.Avec pour seul revenu le salaire de cuistot d'Arzhel, le couple vit très simplement à Peumerit-Quintin (Côtes-d'Armor). Par choix. "Pour moi, c'est la seule solution pour la planète, affirme Anna. Si nous continuons à abuser de ses ressources, les générations futures n'auront plus rien." "Nous réduisons certaines choses comme la consommation de biens et d'énergie, mais nous y gagnons du temps pour nous, et la possibilité d'organiser notre vie comme nous le voulons", poursuit Arzhel. Il a participé à des marches pour la décroissance, et estime faire partie de ce mouvement, sans pour autant revendiquer l'étiquette de "décroissant", jugée réductrice - ni aucune autre d'ailleurs.
Le terme consacré est celui d'"objecteur de croissance". Certains parlent de "simplicité volontaire", ou de "sobriété". Leur engagement mêle souvent choix de vie personnel, convictions écologistes et militantisme politique. Quand le reste de la société ne songe qu'à augmenter son pouvoir d'achat, ils préfèrent travailler moins, gagner moins, et dépenser moins.
La majorité des gens a un régime alimentaire moyen de plus en plus industriel et calorique, passe des heures devant la télévision, "s'évade" quelques jours au Maroc ou aux Maldives, utilise des objets toujours plus vite remplacés. Les objecteurs mangent bio, végétarien, et local, ignorent la télévision et préfèrent lire, se déplacent à pied, à vélo, ou en train et ne prennent l'avion qu'en dernier recours, réparent les objets, les réutilisent, les échangent, et partagent ce qui peut l'être : machines à laver, ordinateurs, voire logements.
Cela ne signifie pas renoncer à tout. "Je ne suis pas un homme des cavernes, sourit Armand, 30 ans, installé dans une petite maison de pierre bretonne. J'ai l'électricité - tout en surveillant ma consommation. J'adore le téléphone. Et la voiture, quand on vit dans le centre de la Bretagne, ce n'est pas négociable." "La simplicité volontaire, c'est un concept en chantier, on ne signe pas de charte", relève-t-il. En revanche, malgré un revenu de quelques centaines d'euros par mois, Armand ne mange que bio. "La décroissance est un objectif vers lequel on tend, chacun a ses limites", affirme également Christophe, rédacteur sur infogm.org, un site internet consacré aux OGM.
Si le mensuel La Décroissance est parcouru chaque mois avec reconnaissance par des lecteurs très méfiants vis-à-vis des médias grand public, il n'est donc pas pris au pied de la lettre. "Si tu les écoutes, de toute façon, tout le monde a tort", dit Armand.
Pour certains, le changement se fait par petites touches. Cela commence par l'alimentation ou les déplacements. "Quand on est cycliste, on prend conscience de ce qu'est l'énergie parce qu'on doit la produire soi-même, dit Pierre, un Parisien membre de l'association Vélorution. On réalise l'extraordinaire gâchis autour de nous."
Béatrice, elle, a tout lâché d'un coup. "J'avais un commerce à Brest, ça marchait bien, il ne restait qu'à le faire grossir, raconte la jeune femme, aujourd'hui installée à Carhaix. On veut gagner plus, avoir plus, mais à un moment on n'est pas satisfait de la vie qu'on a. On risque de tomber dans l'engrenage boulot, stress, médicaments, passivité." Béatrice travaille aujourd'hui au développement du commerce équitable local. Elle est hébergée chez un ami et ne possède rien. "Je sais que ça paraît difficile de vivre cette vie, mais très vite on se rend compte que c'est très facile, et même très agréable", dit-elle.
"Pratiquer la décroissance apporte une richesse incroyable, car quand tu consommes moins, tu travailles beaucoup plus ton imaginaire", confirme Helena, une Suédoise de 37 ans qui a élevé trois enfants en Bretagne, tout en vivant dans des conditions sommaires. La petite roulotte familiale est aujourd'hui délaissée en faveur d'un gîte. Et Helena s'avoue un peu lasse de cuisiner toute la journée pour sa famille. "La décroissance, ça prend du temps, il faut le savoir", sourit-elle. Elle aimerait "s'ouvrir davantage vers l'extérieur". Si l'objectif ultime des objecteurs de croissance est l'autonomie complète sur le plan matériel, la plupart n'apprécient pas la solitude. "Moins de biens, plus de liens" est un de leurs slogans.
Ils constatent pourtant qu'une certaine agressivité les entoure. "80 % des gens condamnent mon mode de vie, 10 % sont intéressés, 10 % envient ma liberté", résume Armand. Céline, architecte à Carhaix, a vécu des conversations houleuses dans sa famille. "Des choix de vie extrêmes, ça peut faire peur, on sent la crispation en face de nous, explique la jeune femme. La décroissance, c'est un choix intellectuel, poursuit-elle. On doit avoir la culture et les capacités intellectuelles pour le faire. Sinon, on est simplement pauvre."
Ils se sont habitués à répondre toujours aux mêmes questions, à dissiper les mêmes malentendus. "On peut parler de décroissance pour nous, dans les pays riches, parce que nous bénéficions de structures collectives, de santé, d'éducation, de transports en commun, argumente Christophe. On ne peut évidemment pas le faire pour les pays du Sud. Mais on peut les inciter à tirer parti de nos erreurs."
Au final, tous savent que leurs efforts pèsent autant qu'une goutte d'eau dans l'océan, mais peu leur importe. Ils ont fait leur choix et ne désespèrent pas de convaincre, simplement par leur exemple, ou grâce au militantisme. "Nous devons entrer dans une démarche politique, nous battre pour obtenir des choses, donner la possibilité à tous d'aller vers un mode décroissant", affirme ainsi Christophe.
Gaëlle Dupont
20:15 Publié dans Presse | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02.03.2007
La décroissance, un nouveau romantisme révolutionnaire
Dans la série interview, voici celle de l’objecteur de croissance Jean-Claude Besson-Girard parue le 2 mars dans le journal Libération :
Jean-Claude Besson-Girard, directeur de la revue Entropia, explique pourquoi la notion de décroissance est choquante pour l'imaginaire occidental, fondé sur le mythe du progrès. Comprise comme un idéalisme, elle peut revivifier la notion d'utopie dévoyée par les monstruosités du siècle passé.
Par Laure Noualhat LIBERATION.FR :
vendredi 2 mars 2007
Vous êtes directeur de la publication d'Entropia, première revue d'étude théorique et politique de la décroissance. Pouvez-vous expliquer ce qu'est la décroissance ?
La décroissance est d'abord une expression provocante. Elle s'oppose directement au dogme quasi religieux de la croissance. Mais, pour commencer à comprendre le sens de cette provocation, il faut aussitôt affirmer que la décroissance n'est pas une idée économique mais relève d'une représentation du monde où l'économie n'aurait plus le dernier mot. Il s'agit de passer d'une société de croissance à une société de décroissance. Pourquoi ? Parce que nous pensons que le mythe de la croissance sans limites sur une planète aux ressources limitées est responsable des cinq crises majeures que rencontre l'humanité. La crise énergétique, liée à l'épuisement et au renchérissement des ressources fossiles et au consumérisme exponentiel ;la crise climatique, parallèle à la réduction de la biodiversité, à la privatisation du vivant et des ressources naturelles ; la crise sociale, inhérente au mode capitaliste de production et de croissance, exacerbée par la mondialisation libérale génératrice d'exclusions au Nord et plus encore au Sud ; la crise culturelle des repères et des valeurs, dont les conséquences psychologiques et sociétales sont visibles en tout domaine ; la crise démographique enfin, qui, se choquant aux quatre précédentes, contribue à ajouter un paramètre complexe à ce qui constitue désormais une crise anthropologique sans précédent.
Tout cela ressemble furieusement à l'an 01 que proposait Gébé dans les années 70... Quoi de neuf depuis ?
Franchement, la contestation de la croissance n'est pas neuve, mais le contexte dans lequel elle réémerge est totalement nouveau, inédit et particulièrement inquiétant. Cette contestation existe depuis le début des années 70. Elle a été menée au niveau international lors du sommet de Stockholm, en 1972, au cours de la première conférence sur l'environnement humain. Déjà, il était question de réconcilier l'impact des activités socioéconomiques humaines et l'environnement. Sur un plan national, l'embryon de la contestation s'était cristallisé autour de la lutte antinucléaire. La bande à Fournier, qui écrivait dans la Gueule ouverte, avait proposé un «on s'arrête et on réfléchit», mais, en une paire d'années, tout a sombré. Ensuite, le premier choc pétrolier survenu en 1973 et les premiers taux de chômage inquiétants ont eu raison de l'allant. Aujourd'hui, on peut reprendre ce que l'an 01 avait proposé, mais avec plus de force. Les «objecteurs de croissance» réfléchissent, mais, pour l'heure, leur poids social et politique est insignifiant au regard de l'opinion comme des décideurs. N'oublions pas que presque personne n'avait entendu parler de cet «ovni politique» il y a quatre ans. C'est, quoi qu'on en pense, le bimensuel la Décroissance, publié par l'association Casseurs de pub, qui a opéré la percée médiatique que l'on sait [10 000 exemplaires tou
