23.01.2008

La décroissance sereine

617cc3bb91490711034f11b3d85ac194.jpgEn attendant le prochain café décroissant du 29 février voici un petit livre pas cher à lire ou à offrir de tout urgence :  Source

Serge Latouche   Petit traité de la décroissance sereine
Mille et une nuits - Les Petits Libres 2007 /  3.50 € - 22.93 ffr. / 171 pages
ISBN : 78-2-7555-0007-3
FORMAT : 10,5cm x 15,0cm

L’auteur du compte rendu : Rémi Luglia, professeur agrégé d’Histoire et interrogateur en deuxième année dans une classe préparatoire commerciale, est doctorant à Sciences-Po Paris où il mène une recherche sur l’histoire de la protection de la nature en France de 1854 à nos jours à travers le mouvement associatif.

Imprimer

Serge Latouche est considéré en France comme le «Pape de la décroissance», notamment depuis qu’il a publié une «bible» en 2006 avec son Pari de la décroissance. C’est donc une des voix les plus autorisées, car porte-parole d’un esprit qui a étudié finement depuis des années ce principe, qui nous livre ici sa synthèse.

Serge Latouche a le mérite de la simplicité de l’expression et de la clarté de l’exposition. Nul besoin de manier un vocabulaire technique et économiste de haute volée pour comprendre les tenants et les aboutissants de la décroissance. D’autant que l’auteur manie sans complexe paraboles et images afin que son ouvrage soit véritablement compréhensible de tous. Simultanément, il ne tombe pas dans le travers de trop d’écologistes qui se posent en Cassandre d’un futur apocalyptique sans le démontrer, ni formuler de propositions cohérentes, autres qu’incantatoires. Nous avons donc un petit livre simple sans être simpliste, clair sans être abusivement schématique.

Ce que l’on apprécie également, c’est le caractère engagé mais non dogmatique de l’auteur. Engagé car il prend résolument parti en faveur de la «décroissance». Non dogmatique car cet engagement résulte d’une analyse précise et d’une démonstration qu’il expose et livre à la critique. Dans cet essai, Serge Latouche ne nous demande pas de le croire, il cherche à nous convaincre. Il produit un discours de raison et non pas un acte de foi : c’est un point fondamental.

Avec ces qualités, l’ouvrage de Serge Latouche s’avère pleinement satisfaisant, et même indispensable, pour comprendre la notion de «décroissance» et ce qu’elle propose. Libre à chacun ensuite de critiquer tel ou tel point de la démonstration. On peut donc parfaitement lire ce livre sans souhaiter adhérer à l’idée de décroissance. Mais attention ! Avec la qualité de son analyse et de sa démonstration, le petit livre de Serge Latouche s’avère d’une lecture efficacement convaincante et il y a de très fortes chances que vous soyez persuadé ensuite de la pertinence et de l’urgence de la «décroissance» !

Prendre la pleine mesure de l’apport de Serge Latouche implique néanmoins une véritable honnêteté intellectuelle. D’abord en considérant les arguments avancés en faisant preuve d’esprit critique et non pas en usant d’idées préconçues du type «la décroissance, c’est revenir aux bougies». La seconde marque d'honnêteté demandée est plus difficile car elle remet en cause nombre de discours actuels : on ne peut plus s’inquiéter de l’état de notre planète et de nos sociétés et persister à louer et à souhaiter la croissance et le développement. L’idée centrale est bien celle-ci et elle implique un changement complet de paradigme.

Actuellement, la plupart d’entre nous pensons qu’il y a de réelles menaces sur notre environnement : pollution, surconsommation, individualisme, finitude des ressources naturelles, destruction de la biodiversité, etc. Mais nous ne tirons pas les conséquences de ces constats. Nous continuons à réfléchir dans le cadre d’un système qui mesure la destruction comme de la richesse (c’est le PIB) et qui ne prend aucunement en compte la valeur des «biens naturels» (donc «gratuits») dans la définition du coût et de la rentabilité d’un produit ou d’une activité. Et c’est bien là qu’est le ressort de la critique virulente que Serge Latouche adresse aux tenants actuels de la bien-pensance d’un «développement durable» qu’il qualifie de «pléonasme au niveau de la définition et d’oxymore au niveau du contenu» (p.24). Comment concevoir dans un monde fini que la croissance, et donc le développement, puisse être infinie ou «durable» ? Des personnes remarquables comme Nicolas Hulot ou Nicholas Stern croient-elles réellement ce qu’elles disent quand elles affirment que l’écologie est compatible avec la croissance ? Serge Latouche ne le pense pas et dénonce cette fausse illusion qui confine pour certains à l’hypocrisie à des fins immobilistes. Pour lui, l’origine de tous les problèmes est le principe de croissance comme moteur de nos sociétés. La seule solution cohérente avec ce constat est la décroissance, que Serge Latouche préfère, à juste titre, nommer l’a-croissance : c’est-à-dire vivre mieux en travaillant et en consommant moins. A cet égard, il ne faut pas confondre «a-croissance» et «croissance négative» (ou récession) mais il s’agit bien de passer d’une «société de consommation ou de croissance» à une «société de décroissance».

Pour exposer cela, Serge Latouche utilise un plan en trois parties : d’abord expliquer ce qu’est la décroissance et de quels constats elle provient ; ensuite la définir comme une «utopie concrète» (et nécessaire), seule alternative à la croissance ; enfin envisager sa mise en place. Si la démonstration est sans faille, il demeure toujours un certain nombre de problèmes quant à sa mise en œuvre : qui sera le premier à franchir le pas ? Comment changer des mentalités séculaires, parfois pluri-millénaires ? Comment faire face aux immenses intérêts personnels et individualistes et à l’inertie qu’ils représentent ? A cet égard, on ne peut que rappeler l’échec historique de toutes les tentatives de transformation de l’homme, qu’elles soient religieuses ou politiques.

Cependant, rien ne serait plus terrible que de confiner la décroissance, et sa raison convaincante, à une utopie irréalisable et de céder à la solution de facilité : croire que l’avenir sera toujours meilleur si l’on ne change rien...


Rémi Luglia
(
Mis en ligne le 18/01/2008)

 

 

 

09.10.2007

La faim, la bagnole, le blé et nous

59ddb45ae16effe855769d551a3ff6f5.gif Fabrice Nicolino vient de donner une interview saisissante au sujet des nécro-carburants sur France Culture à l’occasion de la sortie de son nouveau livre La faim, la bagnole, le blé et nous. Et qu’on ne viennent plus de parler des bio-carburant comme solution à la déplétion pétrolière !!!

Interview de F. Nicolino

 

  Message de Fabrice Nicolino

Je suis journaliste (à Terre Sauvage et à La Croix), après avoir travaillé pour Politis, Géo, Le Canard Enchaîné, Télérama. Je suis le  co-auteur, avec François Veillerette, du livre " Pesticides, révélations sur un scandale français " (Fayard, 2007). Si je me permets aujourd'hui de vous adresser ce message, c'est qu'il y a urgence, une urgence absolue. Je publie le 3 octobre un livre intitulé " La faim, la bagnole, le blé et nous. " (Fayard). Son sous-titre est clair : une dénonciation des biocarburants. Je veux vous en parler directement. Vous pouvez certes y voir une banale opération commerciale, mais tel n'est pas le cas.

 

 

 

L'expansion fulgurante des biocarburants est une tragédie planétaire. Elle conduit en premier lieu à la stérilisation de millions d'hectares de terres agricoles et à l'aggravation tragique de la faim. Pour faire rouler des bagnoles. Savez-vous que le quart du maïs américain sert déjà à fabriquer du carburant automobile ? Une telle révolution a des effets en chaîne sur toutes les céréales et plantes alimentaires, dont le cours explose.

 

 

 

Elle conduit également à la destruction de ce qui reste de forêts tropicales. En Indonésie, le palmier à huile menace tout à la fois l'homme, l'orang-outan et l'éléphant d'Asie, ridiculisant tous les grands discours sur la biodiversité. En Afrique, le bassin du Congo est attaqué.

 

 

 

Au Brésil et en Amérique latine, on plante de la canne à sucre ou du soja partout. Pour remplir les réservoirs au détriment de la forêt et du cerrado, pourtant des écosystèmes uniques. Les biocarburants sont des armes de guerre et de mort.

 

 

 

Qui les soutient ? L'agriculture industrielle, les transnationales et tous ceux qui leur sont soumis, dont nombre de journaliste hélas. En France, je décris un système complexe dont l'un des centres n'est  autre que le ministère de l'Écologie de M. Borloo, à travers l'Ademe et un organisme méconnu, Agrice. À quelques semaines du " Grenelle de l'Environnement ", cela mérite d'être discuté. Mais je n'oublie pas tous les autres, y compris certains écologistes fort mal inspirés.

 

 

 

Car les biocarburants, comme je le montre, et malgré de rares études manipulées par lobby, ont un bilan écologique désastreux, qui aggravera l'effet de serre, quoi qu'en dise la propagande. Et en  France, leur développement signe la fin de la jachère, refuge de la faune banale, des oiseaux et petits mammifères.

 

 

 

Au fait, savez-vous qu'une usine du Havre transformera dès 2008 des animaux en biocarburants ? Et qu'on tente de faire pousser, par génie génétique, des arbres mous, permettant d'extraire leur cellulose, matière première des biocarburants ?

 

 

 

Ce monde est fou, et sans la moindre morale. J'ai fait ce que je pouvais, c'est-à-dire mon job. Pour tenter d'arrêter cette insupportable machine, j'en appelle solennellement à vous. Agissez ! Agissons ensemble.

 

 

 

Fabrice Nicolino, le 1 septembre 2007

 

 

08.09.2007

"La peur de la nature" de François Terrasson

aed502bc69b7da5afbca49c134e6f08e.gif

Au plus profond de notre inconscient, les vraies causes de la destruction de la nature

par David Naulin

À l'heure où de lourdes menaces pèsent sur notre environnement et ou les certitudes scientifiques s'accumulent, il semble que l'homme soit incapable de protéger son bien le plus précieux : sa planète. Qu'elle en est la raison profonde ? Le livre choc de François Terrasson, éminent maître de conférence au Muséum national d'Histoire naturelle décédé en 2006, est réédité depuis juin 2007 par les éditions Sang de Terre.

Au-delà des causes économiques, politiques, culturelles, sociales, qui rendent ardue la protection de la nature, il en est une, beaucoup plus cachée, insaisissable et sourde qui prévaut sur toutes les autres : l'homme occidental, maître économique actuel de la planète, a peur de la nature et de sa part d'animalité.

Aimez-vous vraiment la nature ? Toute la nature ? Le gluant, le griffu, le velu, le vaseux, l'organique ? François Terrasson, chercheur atypique, a décrypté nos rapports profonds aux forces originelles. Il nous révèle avec humour nos fonctionnements internes, et explique de manière lumineuse pourquoi notre société s'acharne à détruire la nature.

Quelques jours avant sa mort, François Terrasson, écrivait : "Je voyais évoluer dans les forêts et savanes mes amis naturalistes, semblant baigner dans des paradis. Et aussi la peur de tant de nos contemporains devant les milieux sauvages. Je voulais savoir pourquoi. Pourquoi le positif, pourquoi le négatif, débouchant souvent sur l'agressivité contre le milieu, habilement déguisée en aménagement ou en développement économique. La piste était foisonnante de résultats semblant expliquer toutes sortes d'actions incongrues : arrachage de haies, recalibrage de rivières, assèchement de mares, monocultures et liquidation des sociétés paysannes.

Le lien ou l'absence de lien avec la nature, voilà le point crucial ! Ou, comme le diraient les Indiens Cree du Canada, confrontés aux grands barrages de la Baie James : « le rapport spirituel avec le territoire ».

L'homme émotionnel perçoit, rêve, symbolise les aspects sensibles de l'Univers. Il accorde arbitrairement des valeurs (en moins ou en plus) à chacun d'eux : océan, ciel, forêt, broussaille, maison, rivière, autoroute, blaireau, automobile, piscine, kalachnikov... En fait, le choix des aspects d'amour est très influencé par tous les agents de conditionnement mental qui pullulent dans nos environnements. C'est ainsi que j'en viens à soupçonner que, si les ambiances de nature touchent nos comportements, celles d'absence de nature n'auraient pas moins d'influence." Extrait de "Les derniers mots d'un philosophe" publié par l'hebdomadaire Politis (mercredi 18 janvier 2006).

Nous constatons ainsi au fil des pages que nos créations ? champs agricoles dénudés s'étendant fièrement à l'infini, autoroutes en ligne droite, grands immeubles de verre et de métal s'élevant dignement dans le ciel ? ont toutes un point commun : elles célèbrent, par leur artificialité, le reniement de la nature et sa domination.

L'homme moderne n'en est plus à une contradiction près : il pense être le chef-d'oeuvre de la nature, mais refuse d'être perçu comme lié à elle. Il a fait Dieu à son image, et veut créer de la vie sur Mars, alors qu'il la détruit chez lui. En se détachant de la nature, en déniant sa part d'animalité, la civilisation moderne a pris le risque de ne plus la comprendre : les dysfonctionnement de la science (pollution, vache folle), révèlent à leur manière cette profonde rupture. « Et pendant bien longtemps encore, l'homme a été un animal presque comme les autres, chassant, pêchant sans perturber l'équilibre de la planète. En Europe occidentale, beaucoup de races différentes s'installèrent et subirent des changements climatiques en série, dont le dernier fut la grande glaciation qui prit fin il y a peut être douze mille ans. C'est ensuite que s'installèrent les grandes forets de hêtres et de chênes à la place de la toundra et des conifères. Et ce magnifique décor ne fut pas perturbé, car on avait oublié d'inventer l'agriculture ». Extrait de « La Peur de la Nature » aux Editions Du sang de la Terre. Une lecture tonique, drôle sinon optimiste, un point de départ incontournable pour toute réflexion liée à notre capacité à changer et à vivre harmonieusement avec notre environnement naturel.

"Sang de la Terre" de François Terrasson réédité aux Editions "Sang de Terre" - Prix public : 21,00 EURO

PS : François Terrasson L'auteur, François Terrasson, maître de conférence au Muséum national d'Histoire naturelle, naturaliste accompli et écrivain, est décédé le 2 janvier 2006. Son parcours : Instituteur dans l'Allier, avant de rejoindre le Muséum en 1967, François Terrasson avait participé à la création du service de conservation de la Nature au Muséum et fut l'un des premiers à faire prendre en compte le milieu naturel dans les problématiques d'aménagement du territoire et d'agriculture. Issu d'une formation alliant les sciences humaines aux sciences de la nature, François Terrasson s'était d’abord spécialisé en agro-écologie. Il a sauvé des milliers de kilomètres de haies et des pans de bocage. Grâce à son approche sociale et humaine de la nature, l'agriculture française lui doit beaucoup. Il a contribué au premier inventaire écologique du bassin parisien et à celui de la côte aquitaine.

Plus connu par ses études sur la perception de la nature dans l'inconscient des individus et les comportements humains face à la nature, il a parcouru le monde décortiquant les civilisations, leur attitude face à la nature "sauvage" et leur rôle dans la construction des paysages. Il a travaillé également pour de nombreux organismes et institutions internationaux : l'UICN, où il contribua fortement à la rédaction de l'ouvrage de référence « Stratégie mondiale de conservation : la conservation des ressources vivantes au service du développement  durable » publié en 1980 ; le Conseil de l'Europe ; l'Université des Nations Unies... A titre personnel, il a milité dans des associations naturalistes régionales et nationales, notamment, l'association des journalistes et écrivains pour la nature et l'écologie (JNE). Il était l'auteur de trois ouvrages remarqués : La peur de la nature (Ed. Sang de la Terre-1995), La civilisation anti-nature (Ed. du Rocher-1995) et En finir avec la nature (Ed. du Rocher-2002). Il avait également à coeur de partager ses connaissances sur la diversité biologique à travers des milliers de conférences données dans le monde entier ou en organisant les célèbres «sorties nocturnes » dans la nature sauvage !

 

 

 

 

 

 

 

22.06.2007

Rage against the machine

b75c959988a54143a5c342ef5c3778fa.jpg

 

Source : http://www.labo-nt2.uqam.ca/

 

Hostiles à l’invasion technologique, les militants néoluddites se réclament de ces ouvriers anglais du textile qui, au début du XIXe siècle, détruisirent des milliers de machines pour préserver leur mode de vie.

 

Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL, illustration beb-deum

QUOTIDIEN : jeudi 21 juin 2007

Rendez-vous dans un bar du XIe arrondissement, à Paris. A deux tables, un trentenaire a déployé son ordinateur portable et profite de la connexion wi-fi. «On en voit de plus en plus dans les lieux publics», constate tristement Guillaume Carnino, pourtant sensiblement de la même génération que ce voisin de circonstance. Mais un gouffre les sépare. A contre-courant de la figure de l’internaute absorbé par son écran, Guillaume Carnino garde ostensiblement un livre près de son verre. La couverture singe la publicité d’Apple pour l’iPod, celle d’hommes et de femmes en ombres chinoises, sur lesquelles ressortent les fils immaculés du lecteur MP3. L’ombre ici est un homme étranglé par le fil blanc d’une souris d’ordinateur. Le titre enfonce le clou : la Tyrannie technologique, critique de la société numérique (1). «Attention, nous ne sommes pas des technophobes, prévient Cédric Biagini, coauteur et éditeur. Nous ne souhaitons pas revenir à la bougie. La question n’est pas seulement de savoir si on veut utiliser ou pas un portable, mais de savoir quelle société on veut.» Leur ouvrage, qui vient de paraître, critique l’invasion technologique et ses ravages - télévision, Internet, portable, biométrie, puces RFID (radio frequency identification, permettant de détecter un objet ou une personne) -, acceptés sans sourciller par une société endormie, disent-ils, par le mythe du progrès. Cette posture marginale s’inscrit dans une histoire récemment revisitée. «La révolte des luddites a eu quelque chose d’exemplaire, insiste Guillaume Carnino. Même si le contexte n’est pas le même aujourd’hui.»

Il était une fois le luddisme.

Le mot «luddisme» vient de Ned Ludd, figure réelle ou légende, nul ne le sait vraiment. Un tisserand du Leicester­shire qui aurait cassé un métier à tisser avec une masse, ou le patronyme d’un roi imaginaire ? En tout cas, sous le drapeau de cette figure tutélaire, des émeutes d’ouvriers du textile ont éclaté dans la région des Midlands, en Grande-Bretagne, entre 1811 et 1813. Tisserands, bonnetiers, laineurs ont détruit des milliers de machines perçues comme une menace pour leur mode de vie. Le mouvement sera réprimé dans le sang, après le vote d’une loi au Parlement britannique, en 1812, condamnant à la peine de mort les briseurs de machines - malgré l’opposition du poète Lord Byron.

Renaissance aux Etats-Unis

La révolte luddite sera enterrée, considérée comme réactionnaire par Marx, qui estime que le luddite n’a pas encore appris «à distinguer la machinerie de son utilisation capitaliste, et donc à transférer ses attaques du moyen matériel de production lui-même, à la forme sociale d’exploitation de celui-ci.» Elle sera quand même la source d’inspiration du décor de Shirley, un roman de Charlotte Brontë paru en 1849, qui se déroule au cœur du soulèvement luddite, dans le Yorshire des années 1811-1812. Le terme «luddite», vocable courant dans les pays anglo-saxons, désigne péjorativement tout réfractaire à la technique. Oublié pendant un siècle et demi, dénigré pour son obscurantisme, le luddisme ressurgit au milieu du XXe siècle et récupère notamment une dimension politique grâce à l’historien E.P. Thompson (1963). Au milieu des années 1980, un autre historien, l’Américain David Noble, se penche sur la passivité des travailleurs face à l’automatisation. «Ce qu’il repère dans le luddisme, c’est le souci farouche dont les ouvriers anglais firent preuve pour conserver un contrôle sur les machines, et donc une autonomie dans leur existence, contre les innovateurs, les manufacturiers et le gouvernement» , défend François Jarrige, auteur d’une thèse sur le bris de machines en France.

Dans ce sillage historique, un mouvement d’opposition aux technologies, le néoluddisme, va explicitement s’en réclamer dans les années 90 aux Etats-Unis. «Les technologies créées et disséminées par les sociétés occidentales sont incontrôlables et défigurent le fragile équilibre de la vie sur Terre», écrit Chellis Glendinning, un psychologue du Nouveau-Mexique dans Notes pour l’écriture d’un manifeste néoluddite. Le néoluddisme veut enrayer le progrès par souci écologique, lutter contre l’automatisation tenue pour responsable du chômage, et dénoncer les méfaits de l’informatique.

Sommet symbolique de cette résistance américaine : Kirkpatrick Sale, une des figures de proue du mouvement, casse un ordinateur devant 1 500 personnes venues l’écouter au New York City Town Hall en 1995. Son plaidoyer contre le capitalisme industriel, Rebels against the Future, a été traduit en France en 2006 sous le titre la Révolte luddite, briseurs de machines à l’ère de l’industrialisation (2).

Hasard de l’air du temps ? Tardive tache d’huile du néoluddisme en France?

De Ned Ludd à José Bové

Deux autres livres sur le sujet sont parus la même année, dont l’un chez un éditeur loin d’être confidentiel. «Il n’existait rien de français sur les luddites, alors qu’une trentaine de livres ont été publiés en Grande-Bretagne, explique Eric Arlix, qui dirige Ere, éditeur des Luddites (3). Alors que le mot revenait de manière insistante depuis quelques années.» Trois jeunes chercheurs ont travaillé à réparer la lacune hexagonale, en profitant de l’actualité du luddisme pour se pencher sur l’histoire du mouvement. «Le luddisme est une manière de redonner une conscience historique à l’écologie politique», estime Vincent Bourdeau, docteur en philosophie et coauteur. De son côté, Nicolas Chevassus-au-Louis, docteur en biologie et journaliste, raconte qu’il a eu l’idée des Briseurs de machines, de Ned Ludd à José Bové (4) en parcourant un article de la revue Nature qui évoquait la première destruction d’OGM en Angleterre. Pour lui, le luddisme revient aujourd’hui «sous la forme du fauchage des cultures transgéniques, la première fois qu’une nouvelle technologie est détruite par ses opposants depuis le XIXe.» Exhumé de l’histoire, le luddisme a fini par pénétrer un univers militant et devenir un lieu de mémoire pour de nouveaux groupes contestataires.

Aujourd’hui, différentes communautés militant contre l’imposition des nouvelles technologies, de manière disparate et non structurée, s’en réclament à mots couverts ou ouvertement. Avec la volonté de se doter des bases théoriques, se revendiquant de Jacques Ellul (5), de Günther Anders ou d’apôtres de la décroissance. En 2005, en Espagne, est né l’explicite los Amigos del Ludd («les Amis de Ludd»), bulletin d’information anti-industriel. En France a commencé à paraître en 1998 Notes & Morceaux choisis , bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle.

Sur le terrain, les militants « reviennent à des formes d’actions directes en s’en prenant aux technologies», estime Nicolas Chevassus-au-Louis. C’est le cas des trois inculpés accusés d’avoir détruit à coups de marteau deux bornes biométriques de la cantine du lycée de Gif-sur-Yvette le 17 novembre 2005. L’appel, après le procès qui s’est tenu fin janvier 2006 à Evry, doit être jugé en septembre. «Ces destructions volontaires d’objets technologiques, plants d’OGM, lecteurs biométriques ou ordinateurs, s’apparentent à la démarche luddite en ce qu’elles ne visent pas en premier lieu à obtenir de meilleures conditions de travail à l’intérieur du système de production industriel, mais bien plutôt à s’en extraire» (1), estime Célia Izoard, une des trois coïnculpés du Collectif contrebiométrique.

Autre lieu, autre rendez-vous, à Grenoble, avec un autre tandem qui souhaite garder l’anonymat et disparaître au profit du collectif Pièces & Main d’Œuvre (P & MO) (6). Devant eux, sur la table, repose un énorme classeur qui représente cinq ans d’enquête dans la capitale dauphinoise et sa région. Leur militantisme vient d’une longue tradition, celle qui a manifesté contre la centrale de Creys-Malville en 1977. «Nous sommes les héritiers des mouvements antinucléaires des années 70, explique l’homme. C’était alors un mouvement issu de chercheurs qui avaient encore un regard critique.» Leur combat d’aujourd’hui est la lutte antinanotechnologies, rebaptisées «nécrotechnologies» dans une agglomération célèbre pour sa co ncentration de chercheurs et d’entreprises high-tech . Dernier fait d’arme, la perturbation de l’inauguration en grande pompe du pôle Minatec, en juin 2006, grâce au rappel d’environ 1 000 personnes (antibiométrie, Sortir du Nucléaire, anti-OGM, Verts.). P & MO sont des virtuosesde l’enquête de fond pour contredire l’activisme politico-universitaire, sacrifiant également à des tournées dans toute la France pour argumenter sur les dangers volontairement cachés des techniques dernier cri : «Les politiques et les scientifiques nous imposent leurs décisions, sans jamais demander l’avis des citoyens.»

Dépossession

Dans le bar parisien, Guillaume Carnino renchérit : «Depuis le XIXe siècle, il n’y a aucun questionnement ou débat sur l’idéologie du progrès et les choix technologiques. L’essentiel pour nous est de tirer la technologie du côté du politique.» Son livre décrit un individu dépossédé de son savoir-être par les nouvelles technologies, comme l’auraient été les luddites de leur savoir-faire. Disparition de métiers, impossibilité de communiquer sans machines, vision utilitariste du monde, identification croissante des individus et traçabilité des biens avec la biométrie et les puces de détection. Le portrait qu’ils font de la société ne prête guère à rire. Mais ces libertaires inquiets sont rejoints ici ou là par d’autres, à l’instar de Michel Alberganti qui alerte, dans Small Brothers (Actes Sud, 2007) sur le danger des puces RFID (celles qui détectent un objet ou une personne), qui se déploient dans l’indifférence générale, et sur leur danger pour la démocratie. «Je ne serais pas étonné qu’il y ait dans les années à venir un mouvement de critique croissant» , suggère Nicolas Chevassus-au-Louis. Ce sondage sur l’avenir de l’Internet, paru en septembre 2006, semble le pronostiquer également. Une majorité (58 %) des 742 experts interrogés par l’institut américain Pew (7) imagine que, d’ici à 2020, des groupes de Refuznik (les «tech-refuzniks») hostiles à la technologie apparaîtront et pourront avoir recours à des actions terroristes pour perturber le fonctionnement de l’Internet. «Ces adeptes du luddisme, estimait alors Ed Lyell, expert américain des questions d’Internet et d’éducation, n’hésiteront pas à utiliser la violence pour arrêter le progrès même si celui-ci est utile.» Paranoïa contre paranoïa ?

(1) La Tyrannie technologique, collectif, l’Echappée, 254 pp., 12 €.

(2) La Révolte luddite, Kirkpatrick Sale, traduit de l’américain par Célia Izoard, L’Echappée, 341 pp., 19 €.

(3) Les Luddites, Vincent Bourdeau, François Jarrige, Julien Vincent, éd. Ere, 157 pp., 15 €.

(4) Les Briseurs de machines, Nicolas Chevassus-au-Louis, Seuil, 269 pp., 20 €.

(5) Jacques Ellul (1912-1994), sociologue et militant écologiste, virulent critique de la société technicienne.

 

13.05.2007

Scénes de la vie future

medium_Scenes_de_la_vie_future.gifScènes de la vie future (1930) – Georges Duhamel – Editions Mille et une nuits, avril 2003 – 3 euros 

Passée sous le rouleau compresseur de la modernité, l’œuvre de Georges Duhamel est au mieux devenue synonyme de ringardise, au pire qualifiée de réactionnaire . Il est pourtant parfois salutaire de lire des auteurs oubliés ou infréquentables . Georges Duhamel ne fut pas seulement romancier, poète, dramaturge, il fut aussi un essayiste, un humaniste fervent, un infatigable voyageur, et l’ensemble de son œuvre, vaste, est traversée par l’idée de « civilisation », titre du livre qui lui apporta le prix Goncourt en 1918 .

            « Injustement oublié », selon Jacques Ellul1 , Georges Duhamel fut l’un des premiers pourfendeurs de la technique dans ses Scènes de la vie future qui parurent pour la première fois en 1930 à son retour des Etats-Unis . Dans un bel article intitulé « Duhamel, l’œuvre silencieuse », Vincent Laisney rappelait il y a quelques années que « comme ses contemporains, Duhamel fut le témoin des transformations de la société nouvelle, mais plus lucide que beaucoup d’entre eux, il vit très tôt quels périls ferait courir à la civilisation le développement impétueux de la technique, dont nous subissons plus que jamais aujourd’hui les effets dévastateurs . »2

 

 

            Se présentant sous la forme de dialogues platoniciens, les quinze chapitres qui composent les Scènes de la vie future sont des critiques romancées d’un monde aveuglé par le développement prodigieux de la technique soutenant la croissance folle de sa « cathédrale du commerce » (chapitre XV) et qui pourtant s’effondrera dans un krach historique quelques mois après le retour en France de Duhamel . Il perçoit déjà que « cette civilisation (…) est en train de conquérir le vieux monde » et qu’il a sous les yeux l’avenir de l’Europe . Ses critiques de l’automobile et de la vitesse dans un chapitre intitulé « Automobile ou les lois de la jungle » (VI) illustre parfaitement le paradoxe de l’apparent gain de temps que représente la vitesse et que théorisera plus tard un Ivan Illich . Son « entretien avec Parker P. Pitkin sur les conquêtes de la science » (chapitre II) lui fait rapidement dire avec un brin d’amertume que « le visage de la raison pourrait [lui] devenir odieux » . Certes, on sourit à la lecture des pages consacrées au cinéma, au récit de son entrée dans « l’antre du monstre », mais on ne peut que reconnaître que sa description du « nouveau temple » (chapitre XII) où « une trentaine d’hommes jouent au ballon » ou que son étourdissement devant les « extravagances de la publicité » (chapitre X) sont d’une actualité qui date de presque quatre-vingts ans et que l’œuvre de Duhamel n’est oubliée que parce qu’elle décrit trop clairement notre quotidien .

 

 

            Contre la croyance en un avenir forcément meilleur, croyance largement répandue depuis le XVIIIème siècle et raffermie par les conquêtes techno-scientifiques du XIXème et du XXème siècles, Georges Duhamel, qui sait lui aussi qu’après le désastre de 14-18 les civilisations sont désormais mortelles, reste prudent et à l’écoute de son époque . Aussi précise-t-il avec justesse dans la préface : « Que l’avenir ait pour soi la grande force et la grande vertu de n’être pas encore, cela ne saurait m’empêcher de le regarder venir et de le juger froidement . »

 

 

            Deux ans plus tard, dans Querelles de famille (introuvable aujourd’hui dans le commerce), Duhamel dénoncera la pollution des villes, demandera la « trêve des inventeurs », déplorera le recul de l’écrit devant l’arrivée du télégraphe (qu’aurait-il pensé d’internet ?), montrera les ravages de la vitesse…

 

 

            Dans l’attente d’une réédition plus large de la centaine d’ouvrages de Georges Duhamel (romans, essais, récits de voyage, correspondances,…), on découvrira ou on se replongera avec étonnement et plaisir dans Scènes de la vie future  qui révèle la pensée d’un humaniste qui ne cessa de mettre en garde ses contemporains contre les dangers d’un développement incontrôlé de la science et de la technique .

 

Patrice Charrier

 

 1 – Jacques Ellul, Le bluff technologique, Hachette Littératures, 1988, p.18

2 – Vincent Laisney, « Duhamel, l’œuvre silencieuse », in La Quinzaine littéraire, août 2001, n°813

09.05.2007

Les aventures de la marchandise

medium_Les_aventures_de_la_marchandise.2.gifLes aventures de la marchandise

Pour une nouvelle critique de la valeur

Auteur Anselm Jappe

Editions Denoël ; 20 Euros 300 pages

La critique morale de la société capitaliste pour utile qu’elle soit ne peut remplacer une analyse approfondie de sa nature et de son fonctionnement. Sans une telle analyse en effet, toute tentative de dépassement de la société croissanciste est ou bien vouée à l’échec ou bien, pire encore, aboutit à renforcer sa domination. Pour soigner une maladie c’est à ses causes qu’il faut s’attaquer et non à ses symptômes, sinon le remède risque bien d’être pire que le mal. 

C’est donc à l’analyse de l’essence même du capitalisme que nous invite Anselm Jappe dans son essai. Reprenant l’œuvre de Marx, il commence par examiner les catégories de base de la société capitaliste à savoir la valeur, l’argent, la marchandise, le travail abstrait, le fétichisme de la marchandise. La notion de valeur est des plus importantes pour comprendre ce qu’est le capitalisme. Sans elle en effet l’échange de marchandises ne serait tout simplement pas possible et a fortiori il n’y aurait ni argent ni même de société capitaliste. La valeur est pour Jappe une abstraction réelle. Abstraction car la valeur n’existe en définitive que dans l’imaginaire social, mais néanmoins réelle puisque celle-ci va conditionner toute l’organisation sociale concrète : l’objectif de la société n’est plus de produire des objets utiles mais devient, par un étrange renversement, la recherche de l’augmentation indéfinie de la valeur. « Les moyens dont dispose la société pour atteindre ses buts qualitatifs se sont transformés en une puissance indépendante, et la société se trouve elle-même réduite à un moyen au service de ce moyen devenu fin. » [p69].

 

La critique de la valeur débouche naturellement sur une critique du travail en tant que travail-marchandise ou travail-emploi. Pour Jappe l’opposition que fait le marxisme traditionnel entre travail et capital est une erreur. « Travail salarié et capital ne sont que deux états d’agrégation de la même substance : le travail abstrait chosifié en valeur » [p100]. Ainsi, est-il vain de condamner les méchants capitalistes qui font des gros profits : ceux-ci ne sont en définitive que les rouages d’un mécanisme social dont ils ne maîtrisent pas la dynamique. « En vérité, les capitalistes ne sont que les serfs de l’autovalorisation tautologique du capital » [p112]. La conclusion est sans appel : la suppression la domination exercée par le capital passe par l’abolition du travail. Jappe rejoint ici les travaux du groupe allemand Krisis (qui soit dit en passant n’a strictement aucun rapport avec la revue éponyme d’extrême droite lancée par Alain de Benoist) auquel il participe(ait ?) et dont on peut consulter avec profit le manifeste contre le travail .

 

La notion de valeur est également essentielle pour comprendre la crise structurelle dans laquelle s’enfonce inexorablement  la société capitaliste et dont elle ne se relèvera pas. Aujourd’hui, d’une part la part du travail dit productif (c’est-à-dire qui crée de la valeur au sens capitaliste) ne cesse de diminuer sous les coups de boutoirs de la 3ème révolution industrielle (c’est-à-dire essentiellement l’informatisation) alors que d’autre part les faux frais (par exemple l’éducation, les infrastructures routières, la sécurité, l’administration, la comptabilité des entreprises, et tout le travail dit non productif de manière générale, …) augmentent toujours plus. Ainsi, au niveau global, la production de valeur (et donc la masse de profit) ne fait que diminuer. Pour contrecarrer cette déficience, et perdurer malgré tout, le système capitaliste doit alors recourir au capital fictif c’est-à-dire à l’autonomisation des marchés boursiers et à la spéculation. Celui-ci permet de simuler de manière artificielle une accumulation inexistante. « […] les mouvements fous de l’argent ne sont pas la cause, mais la conséquence des troubles dans l’économie réelle. » [p161]. Gare au krach ! Quant à ceux qui croient que l’on pourrait remédier à ces maux par la politique Jappe les met en garde dans la section intitulée La politique n’est pas la  solution (disponile ici) : la raison centrale est que l’Etat ne dispose pas de moyen autonome d’intervention.

 

Dans la suite de son ouvrage Jappe étudie plus particulièrement l’aspect historique et anthropologique de la société capitaliste. « Dans le concept de valeur est incluse son évolution mais non le fait de savoir où, quand et si elle doit rencontrer les conditions qui permettent de lui donner réalité » [p192]. Il rappelle notamment que l’existence de la société marchande telle que nous la connaissons aujourd’hui a nécessité au préalable la destruction des vieilles sociétés traditionnelles et que cela ne s’est pas passé sans heurts (luddites, etc.). Ce n’est qu’avec l’aide de l’Etat que celle-ci a réussi à s’imposer.

 

Puisant dans les œuvres d’anthropologues bien connus des objecteurs de croissance comme Karl Polanyi ou Marcel Mauss en passant par Marshall Sahlins, Jappe met également en évidence le fait que les catégories de base de l’économie ne sont pas de nature transhistorique mais bien de nature historique : la subordination de la société à l’économie n’est pas une fatalité !

 

Enfin, Anselm Jappe, analyse à la fin de son essai certains discours anticapitalistes qui, sous couvert de bonnes intentions, peuvent être en dernière analyse contre-productifs. Le mouvement altermondialiste avec son culte de l’Etat est le premier visé.

 

En résumé cet ouvrage est digne de figurer en bonne place dans la bibliographie décroissante. Rien de tel qu’une critique sans concession des catégories de bases de l’économie pour se décoloniser l’imaginaire et sortir de l’économicisme….

 

Signalons aussi sur le net le texte  Quelques bonnes raisons de se libérer du travail d’Anselm Jappe.

 

Bonne lecture

07.03.2007

Cornélius Castoriadis

medium_Castoriadis.jpg

La Décroissance est souvent réduite à sa dimension individuelle. Fréquemment les médias, lorsqu’ils abordent celle-ci, ne s’intéressent principalement qu’aux pratiques concrètes adoptées par les Objecteurs de Croissance pour vivre en accord avec leurs idées. Il y est donc question de simplicité volontaire, de « consommation responsable » à travers le bio, etc., parfois même d’autoproduction. Pourtant, si cet aspect est fondamental, il ne faudrait pas que celui-ci occulte la dimension collective, c’est-à-dire le projet politique, qui sous-tend le mouvement de la Décroissance. A savoir une société autonome au sens de Castoriadis et/ou de Illich (pour une discussion sur cette notion d’autonomie voir ici ).

 

Le texte ci-dessous est extrait d’un entretien avec de Cornélius Castoriadis avec Olivier Morel le 18 juin 1993 (pour l’intégralité voir La république des lettres, ou le recueil La montée de l’insignifiance aux édition du Seuil, 1996 pour plus de textes consacrés à la situation contemporaine). Dans ce bref mais intense passage Castoriadis aborde certains thèmes essentiels comme le Progrès, la sortie de l’économicisme, la place du travail, la question du sens, la démocratie, la frugalité, etc. La lucidité dont il fait preuve est impressionnante.

 

 

Concernant Castoriadis, signalons également qu’il existe un entretien réalisé par Daniel Mermet  à l’occasion de la sortie de La montée de l’insignifiance disponible sur le site de l’émission Là Bas si j’ suis à cette adresse .

 

Bonne lecture.

 

La montée de l'insignifiance (Extrait)

 

Il n'y a pas dans l'histoire de progrès, sauf dans le domaine instrumental. Avec une bombe H nous pouvons tuer beaucoup plus de monde qu'avec une hache en pierre et les mathématiques contemporaines sont infiniment plus riches, puissantes et complexes que l'arithmétique des primitifs. Mais une peinture de Picasso ne vaut ni plus ni moins que les fresques de Lascaux et d'Altamira, la musique balinaise est sublime et les mythologies de tous les peuples sont d'une beauté et d'une profondeur extraordinaires. Et si l'on parle du plan moral, nous n'avons qu'à regarder ce qui se passe autour de nous pour cesser de parler de "progrès". Le progrès est une signification imaginaire essentiellement capitaliste, à laquelle Marx lui-même s'est laissé prendre.

 

Cela dit, si l'on considère la situation actuelle, situation non pas de crise mais de décomposition, de délabrement des sociétés occidentales, on se trouve devant une antinomie de première grandeur. La voici: ce qui est requis est immense, va très loin - et les êtres humains, tels qu'ils sont et tels qu'ils sont constamment reproduits par les sociétés occidentales, mais aussi par les autres, en sont immensément éloignés. Qu'est-ce qui est requis ? Compte tenu de la crise écologique, de l'extrême inégalité de la répartition des richesses entre pays riches et pays pauvres, de la quasi-impossibilité du système de continuer sa course présente, ce qui est requis est une nouvelle création imaginaire d'une importance sans pareille dans le passé, une création qui mettrait au centre de la vie humaine d'autres significations que l'expansion de la production et de la consommation, qui poserait des objectifs de vie différents, qui puissent être reconnus par les êtres humains comme valant la peine. Cela exigerait évidemment une réorganisation des institutions sociales, des rapports de travail, des rapports économiques, politiques, culturels. Or cette orientation est extrêmement loin de ce que pensent, et peut-être de ce que désirent les humains aujourd'hui. Telle est l'immense difficulté à laquelle nous avons à faire face. Nous devrions vouloir une société dans laquelle les valeurs économiques ont cessé d'être centrales (ou uniques), où l'économie est remise à sa place comme simple moyen de la vie humaine et non comme fin ultime, dans laquelle on renonce à cette course folle vers une consommation toujours accrue. Cela n'est pas seulement nécessaire pour éviter la destruction définitive de l'environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la misère psychique et morale des humains contemporains. Il faudrait donc désormais que les êtres humains (je parle maintenant des pays riches) acceptent un niveau de vie décent mais frugal, et renoncent à l'idée que l'objectif central de leur vie est que leur consommation augmente de 2 ou 3 % par an. Pour qu'ils acceptent cela, il faudrait qu'autre chose donne sens à leur vie. On sait, je sais ce que peut être cette autre chose - mais évidemment cela ne signifie rien si la grande majorité des gens ne l'accepte pas, et ne fait pas ce qu'il faut pour qu'elle se réalise. Cette autre chose, c'est le développement des êtres humains, à la place du développement des gadgets. Cela exigerait une autre organisation du travail, qui devrait cesser d'être une corvée pour devenir un champ de déploiement des capacités humaines, d'autres systèmes politiques, une véritable démocratie comportant la participation de tous à la prise des décisions, une autre organisation de la païdeïa pour former des citoyens capables de gouverner et d'être gouvernés, comme disait admirablement Aristote - et ainsi de suite... Bien évidemment, tout cela pose des problèmes immenses: par exemple, comment une démocratie véritable, une démocratie directe, pourrait-elle fonctionner non plus à l'échelle de 30 000 citoyens, comme dans l'Athènes classique, mais à l'échelle de 40 millions de citoyens comme en France, ou même à l'échelle de plusieurs milliards d'individus sur la planète. Problèmes immensément difficiles, mais à mon avis solubles -- à condition précisément que la majorité des êtres humains et leurs capacités se mobilisent pour en créer les solutions -- au lieu de se préoccuper de savoir quand est-ce que l'on pourra avoir une télévision 3 D.

 

Telles sont les tâches qui sont devant nous - et la tragédie de notre époque est que l'humanité occidentale est très loin d'en être préoccupée. Combien de temps cette humanité restera obsédée par ces inanités et ces illusions que l'on appelle marchandises? Est-ce qu'une catastrophe quelconque - écologique, par exemple - amènerait un réveil brutal, ou bien plutôt des régimes autoritaires ou totalitaires? Personne ne peut répondre à ce type de questions. Ce que l'on peut dire, est que tous ceux qui ont conscience du caractère terriblement lourd des enjeux doivent essayer de parler, de critiquer cette course vers l'abîme, d'éveiller la conscience de leurs concitoyens.

06.03.2007

Pesticides. Révélations sur un scandale français, par Fabrice Nicolino et François Veillerette.

medium_Pesticides.jpg Pour la première fois, le dossier des pesticides est ouvert en grand, et il ne pourra plus être refermé.

Savez-vous qu'il y a des pesticides dans la rosée du matin sur les fleurs ? Savez-vous qu'il y en a dans l'eau de pluie, à Paris, Rennes, Marseille, Lyon, Bordeaux ? Savez-vous qu'il y en a dans les sources, dans les nappes les plus profondes, dans les sols, dans les pommes, dans le pain ? Savez-vous qu'il y en a dans le sang des nouveau-nés, dans le lait des mères, dans la graisse de nos corps ? Savez-vous qu'il y en a dans l'air intérieur des maisons ?

Les pesticides sont partout, et leurs molécules s'attaquent directement à la vie des humains et de tous les êtres vivants. Jusqu'au début de 2007, les responsables de ce désastre sans précédent pouvaient dormir tranquillement. Nul ne les connaissait. Grâce à un livre, qui paraît chez Fayard le 1er mars, ce n'est plus le cas.

Leurs deux auteurs, Fabrice Nicolino et François Veillerette, sont connus et reconnus. L'un est journaliste, l'autre responsable écologiste, ancien président de Greenpeace en France. Ils révèlent, dans le sens le plus fort de ce mot, un système. Un système né après 1945, grâce auquel l'industrie des pesticides a pris le pouvoir, tous les pouvoirs.

Ce livre donne des noms, tous les noms. Il met en accusation l'Inra et le ministère de l'Agriculture. Il explore une à une les méthodes du lobby, dénonce les congrès « scientifiques » truqués et le rôle direct dans la désinformation de Marcel Valtat, l'homme de l'amiante, celui qui a empêché son interdiction pendant des décennies. Il raconte au passage le sort fait aux Antilles, dont certaines zones sont polluées pour des centaines d'années, et la complicité de très hauts fonctionnaires avec l'industrie dans le terrible dossier du Gaucho.

Ce livre ne pourra donc passer inaperçu. Mais ceux qui sont accusés se battront, et ils en ont les moyens. Les nôtres sont en comparaison dérisoires. C'est pourquoi nous comptons sur vos forces. Sur votre volonté. Sur votre liberté. Aidez-vous à faire connaître ces vérités cachées. Parlez de ce livre ! Nous avons grand besoin de votre aide.
Fabrice Nicolino et François Veillerette

06.01.2007

La science ou la construction d'une vérité unique

medium_Olivier-Rey.4.jpgItinéraire de l’égarement

Du rôle de la science dans l'absurdité contemporaine
  

   

Olivier Rey 2003, Edition Seuil, 20 Euros 

 

La place de la science dans notre société moderne est centrale, elle s'est imposée comme l'unique moyen de connaître le monde. Ainsi toutes connaissances ou savoirs non scientifiques se voient tout d'abord dénigrés pour ensuite disparaître. Ce n’est que dans un second temps que celles-ci se verront, parfois, objectivées et ainsi réappropriées par la science.

Notre société poursuit depuis longtemps (au moins deux siècles) sa recherche de rationalité et d'objectivation, seule manière de légitimer et de construire une vérité unique. Le fondateur de ce projet est Galilée. Dans le livre Itinéraire de l'égarement, Olivier Rey [1] nous propose de revenir sur la fondation de cette science et sur son histoire. Alors que Galilée faisait explicitement l'hypothèse d'une description géometrico-mathématique de la nature, ce statut d’hypothèse a été depuis oubliée pour devenir une vérité indiscutable : la nature est mathématique.

L’un des intérêts de cet ouvrage est de bien mettre en évidence que loin de ne constituer qu’un problème d’ordre épistémologique, ce parti pris a des conséquences sociales qui nous concernent tous.

Ainsi l'économie ne conçoit désormais l'activité humaine que sous forme mécanique, rabaissant de la sorte l’homme au rang de simple variable d’ajustement parmi tant d’autres. La biologie quant à elle pense le vivant comme une machine ce qui, compte tenu de ses progrès constants, nous confronte à des questions morales sans fin.

Enfin concernant notre Imaginaire, l'auteur montre que tout un chacun est amené à appréhender la réalité par le biais de l'unique filtre de l'objectivation scientifique. Cela induit une perte d'autonomie de pensée qui est, de notre point de vue, un problème fondamental aujourd'hui.

En résumé Olivier Rey nous offre ici un ouvrageà la fois accessible et pertinent qui aide à comprendre et à saisir toutes les implications de la science moderne sur nos vies.

 

Florentino

 

[1] Polytechnicien, professeur de mathématiques à l'école polytechnique, Olivier Rey est aussi chercheur en mathématiques au CNRS.

   

08.11.2006

B. Charbonneau & J. Ellul

medium_Ellul.gifmedium_Ecologie_et_liberte.gif Bernard Charbonneau

 

et

 

Jacques Ellul

 

 

Pères de la décroissance

 

Il est difficile de dissocier les œuvres de Bernard Charbonneau (1910-1996) et de Jacques Ellul (1912-1994) tant celles-ci s’éclairent mutuellement. Au dire de J. Ellul, ces deux amis se sont rencontrés au lycée vers 1927 et ont commencé à réfléchir ensemble sur le monde moderne dès la fin des années 20. Dès lors, « unis par une pensée commune » disait B. Charbonneau, leur amitié d’une vie n’a pas failli.

 

La quantité d’ouvrages qu’ils nous ont laissée est colossale. Trop en avance sur leur époque ils se sont heurtés de plein fouet à l’incompréhension de leurs contemporains et ont dû trouver refuge dans l’écriture. Cette incompréhension, qui était aussi celle des éditeurs, va même amener B. Charbonneau à publier à ses frais l'Etat en 1949.

 

Il faut cependant reconnaître que la lecture de leurs livres n’est pas des plus facile. B. Charbonneau, outre son style et sa syntaxe qui déroutent souvent le lecteur moderne, se refuse à toute conceptualisation. Il cherche à faire voir, à faire ressentir plutôt que de démontrer. J. Ellul, quant à lui, bien qu’il ait voulu écrire de manière accessible, procède par répétitions, enrichissements successifs, ce qui aboutit finalement à une certaine lourdeur.

 

C’est pour cette que raison que le livre de Jean Luc Porquet (J. Ellul l’homme qui avait presque tout prévu, Ed. Le cherche midi 2003 [1]) et celui de Daniel Cérézuelle (Ecologie et liberté B. Charbonneau précurseur de l’écologie politique, Ed. Parangon 2006) sont d’un grand intérêt. Ecrits dans des styles différents mais de manière simple et claire, ils constituent une porte d’accès plus facile aux propos de B. Charbonneau et J. Ellul.

 

Mais en quoi consiste la pensée commune de Charbonneau et d’Ellul ?

Loin de vouloir se substituer à la lecture de ses deux ouvrages, disons simplement que tous deux ont pressenti que la nature et la liberté, deux valeurs essentielles à leurs yeux, étaient menacées par ce que B. Charbonneau appelle la Grande Mue, c’est-à-dire « la montée en puissance du progrès technique, scientifique et industriel » [2].

 

J. Ellul a largement corroboré cette intuition. Selon sa terminologie, le Système Technicien (dont l’Etat et l’économie ne sont que des applications) s’est autonomisé : il cherche à satisfaire des buts qui lui sont propres et non plus à répondre à des problèmes identifiés comme tels par les êtres-humains. Ainsi, le contrôle absolu, l’efficacité maximale sont désormais devenus des objectifs en soit.

 

Toutefois, la pleine réalisation de ce projet nécessite une rationalisation du monde poussée à l’extrême. Dans cette perspective, l’homme lui-même devient une matière première qu’il convient d’exploiter. C’est à l’organisation sociale qu’il incombe cette tâche.

 

Notre civilisation se trouve donc dans une situation sans précédent. Par un étrange retournement, l’homme est devenu l’esclave de structures anonymes qu’il a créées. Le voilà réduit à l’état de rouage d’une vaste machinerie sociale.

 

Sommes nous arrivés au terme de cette évolution ? L’auto-accroissement, autre caractéristique du Système Technicien mise en évidence par J. Ellul, permet d’en douter. Au contraire, tout laisse à penser que nous glissons, dans l’apathie générale, vers un totalitarisme, non politique, mais social.

 

Passeport biométrique, carte vitale 2, mise en œuvre prochaine du programme INES, puce VeryChip pour tous, etc. jamais la liberté n’a été aussi menacée qu’aujourd’hui, jamais la grille d’analyse proposée par B. Charbonneau et J.Ellul n’a été autant confirmée…

 

Petite bibliographie indicative :

 

Bernard Charbonneau :

L’Etat (1949) Réédition Economica 1987

Le jardin de Babylone (1969) Réédition Encyclopédie des nuisances 2002