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05/10/2008

B. Charbonneau : l'Etat

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Récemment le collectif national pour la préservation de nos libertés (voir ici : http://www.noslibertes.org/ [cette adresse n’est plus valide…]) a pris la peine (le plaisir ?) de produire un recueil d’une quarantaine de pages composé de citations extraites d’un des livres majeurs de Bernard Charbonneau : l’Etat. Celui-ci est était disponible à l’adresse suivante : http://www.noslibertes.org/doc/republique/L'Etat.pdf mais est dorénavant disponible à la fin de cette note !

 

Est-il encore besoin de présenter Bernard Charbonneau ? Considéré aujourd’hui comme le précurseur de l’écologie politique pour avoir rédigé dès 1937 un article intitulé le sentiment de nature force révolutionnaire, il est également l’un des premiers à avoir fustiger l’absurdité que constitue le développement économique et la sacro-sainte croissance puisque déjà il remarquait que le « progrès économique et industriel ne peut être obtenu que par un renforcement de l’armature sociale » et c’est pourquoi « la synthèse entre un progrès indéfini de la liberté et une croissance sans fin du confort est une utopie. »

 

Bernard Charbonneau était avant tout un homme de parole et c’est seulement parce qu’il n’a pas réussi à faire partager son point de vue à ces contemporains qu’il s’est mis à écrire. D’ailleurs il le disait lui-même. Ainsi, dans l’introduction de Le Pan se meurt (qui deviendra Le jardin de Babylone), il écrit : « Mon livre me fait honte : c’est l’échec de ma vie. » ou bien dans l’avant propos à Comment ne pas penser : « Ces pages sont nées d’un échec à communiquer l’essentielle d’une vie consacrée au débat créateur de l’individu et de la société. »

 

D’une manière générale aucun de ses livres n’a eu de succès et du reste il a eu beaucoup de mal à trouver des éditeurs qui acceptent de publier ses livres. A cela il répliquait « L’échec total de mes livres est la preuve de l’exactitude de ce que je dis au sujet de cette société, ce n’est pas un hasard ; quand la « société » est attaquée, elle se défend. Et cela, par le silence. » [1].

 

Quant à l’Etat, il ne fit pas exception.. Initialement, celui-ci faisait partie de son premier livre Par la force des choses, mais devant le refus des éditeurs il se retrouva contraint de le séparer en deux parties qui deviendront l’Etat et Je fus. Jacques Ellul, son grand ami, note à ce sujet : « En 1945 il écrivait un livre monumental sur l’Etat, où il explicitait tout ce qui s’est passé depuis. Nous l’avions polycopié – et… il vient d’être édité en 1990. Mais comme le dit B. Charbonneau : « Ce fut une prophétie, c’est devenu un constat. » [1]

 

Constat certes, mais qui reste néanmoins un vibrant plaidoyer pour la liberté ! A lire et à relire…

 

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[1] Ces citations sont extraites de l’ouvrage l’homme à lui-même qui relate une correspondance entre Jacques Ellul et le mathématicien Didier Nordon. Ed. du Félin 1992.

20:47 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2)

19/05/2008

L'empire du moindre mal

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Voici, une interview donné par Jean-Claude Michéa autour de son dernier livre : L’empire du moindre mal.

Source : http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1984

 

Jean Claude Michéa s’entretient avec Elisabeth Levy pour le Point, 6 septembre 2007

A vous lire, le libéralisme des Lumières qu’affectionne la gauche, et celui du MEDEF préféré par la droite sont les deux faces d’un même projet. La différence entre droite et gauche est-elle purement rhétorique ? L’extrême-gauche - que vous qualifiez aimablement de « pointe avancée du Spectacle contemporain » - se dit pourtant antilibérale sur le plan économique.

Quand on aura compris, une fois pour toutes, que le libéralisme - pièce maîtresse de la philosophie des Lumières - est fondamentalement une idéologie progressiste, opposée à ce titre à toutes les positions « conservatrices » ou « réactionnaires » (termes d’ailleurs popularisés par le libéral Benjamin Constant) les déboires historiques répétés des différentes variantes de l’ « anticapitalisme de gauche » perdront une grande partie de leur mystère. Il est, en effet, parfaitement illusoire de penser qu’on pourrait développer jusqu’au bout le programme du libéralisme politique et culturel, c’est-à-dire le programme de la gauche et de l’extrême gauche contemporaines, sans réintroduire, à un moment ou à un autre, la nécessité de l’économie de marché.

Et il est tout aussi naïf de penser qu’on pourrait étendre à l’infini la logique du marché sans accepter la « libéralisation » des moeurs qui en est le complément culturel, comme n’importe quel bureaucrate communiste chinois a l’occasion de le vérifier quotidiennement. On comprend mieux pourquoi le socialisme originel ne se définissait généralement pas en fonction de ce clivage gauche/droite dont toute discussion est devenue sacrilège. Quelqu’un peut il citer, du reste, un seul texte de Marx où celui-ci appellerait à l’ « union de la gauche » ?

Pour vous, le libéralisme est l’accomplissement du projet moderne dont l’ambition est la maitrise et la possession de la nature. Mais la modernité se caractérise d’abord par le passage de l’hétéronomie à l’autonomie, c’est-à-dire la possibilité pour l’homme de maîtriser son destin. Est-il permis de préférer la « légitimité rationnelle » au droit divin ?

Sous l’influence de l’interprétation marxiste, on considère généralement la modernité comme le résultat « historiquement nécessaire » du développement de l’économie et des relations marchandes qui a caractérisé la fin du Moyen-âge et la Renaissance. C’est en grande partie une illusion rétrospective. Bien des civilisations, comme par exemple la Chine des Song, ont connu un essor comparable des processus marchands sans pour autant devenir « modernes » ou « capitalistes ». Ce qui est, en revanche, spécifique à l’Europe occidentale du XVIème et XVIIème siècle c’est l’ampleur et la durée inédites d’une forme de guerre très particulière : la guerre de religion ou guerre civile idéologique.

Or si la guerre civile est « le plus grand des maux », comme l’écrit Pascal, c’est parce qu’en divisant les familles, en opposant les voisins et en brisant les amitiés, elle met en péril l’idée même de communauté politique. Le projet moderne, dont le libéralisme est la forme la plus radicale, est précisément né de la volonté de trouver à tout prix une issue à cette crise historique sans précédent. Il s’agissait, en somme, pour les élites du temps, d’imaginer une forme de gouvernementalité qui ne se fonderait plus sur des postulats moraux ou religieux particuliers - telle ou telle conception de la vie bonne ou du salut de l’âme - mais sur une base tenue pour « axiologiquement neutre ». Cela explique le rôle joué par la Raison et l’idéal de la Science dans les sociétés modernes. Après Galilée et Newton, il est devenu possible de croire qu’il existerait une manière purement « technique » de régler l’ensemble des problèmes que pose la vie en commun.

En même temps, des règles acceptées par tous et face auxquelles tous sont égaux ne sont-elles pas une garantie contre l’arbitraire et, partant, la condition même de la démocratie ?

C’est effectivement dans le cadre de cette conception « réaliste » et gestionnaire de la politique qu’il faut comprendre l’idéalisation moderne du droit et du marché. D’Adam Smith à Benjamin Constant, on attendait de ces dispositifs qu’ils assurent de façon purement mécanique la coexistence pacifique des individus en permettant à ces derniers d’agir en fonction de leur seul intérêt bien compris et non plus selon des considérations « idéologiques » supposées les dresser sans fin les uns contre les autres. Au coeur du projet moderne et libéral, il y a donc la folle espérance d’une société devenue capable, grâce à la science et ses applications technologiques, de se passer définitivement de toute référence à des valeurs symboliques communes. Comme l’écrit Pierre Manent, l’Etat libéral est le « scepticisme devenu institution ».

Je vous concède que le scepticisme n’est pas très sexy. Reste qu’il garantit une certaine tolérance. La possibilité de coexistence de points de vue différents n’est-elle pas à porter au crédit du libéralisme ?

Le coeur de la philosophie libérale est, en effet, l’idée qu’un pouvoir politique ne peut assurer la coexistence pacifique des citoyens que s’il est idéologiquement neutre. Cela signifie que dans une société libérale toutes les manières de vivre ont une valeur philosophique égale et que la seule limite de la liberté des uns est la liberté des autres. Concrètement cela revient à dire que chaque individu est libre de vivre selon sa définition privée du bonheur ou de la morale (s’il en a une) dès lors qu’il ne nuit pas à la liberté d’autrui. Tout cela est très séduisant sur le papier.

Le problème c’est que ce dernier critère - central dans toutes les constructions du libéralisme - devient très vite inapplicable dès lors que l’on veut s’en tenir à une stricte neutralité idéologique (et je rappelle que lors du procès de Nuremberg, les juristes libéraux refusaient la notion de « crime contre l’humanité » au prétexte qu’elle impliquait une représentation de la « dignité humaine » liée à des métaphysiques particulières, et donc incompatible avec la « neutralité axiologique » du droit).

Comment par exemple trancher d’une façon strictement « technique » entre le droit des travailleurs à faire grève et celui des usagers à bénéficier du service public ? Comment trancher entre le droit à la caricature et celui du croyant au respect de sa religion ? Comment trancher entre le droit du berger à défendre l’agneau et celui de l’écologiste citadin à préférer le loup ? Dès lors que l’on entend traiter ces questions, multipliables à l’infini, sans prendre appui sur le moindre jugement philosophique (c’est-à-dire, aux yeux des libéraux sur des constructions idéologiques arbitraires) elles se révèlent insolubles.

Est-ce l’origine de la ruse de l’Histoire qui explique que, prétendant en finir avec la guerre civile idéologique, le libéralisme d’aujourd’hui peut aboutir à la guerre de tous contre tous ?

C’est bien la clé du paradoxe. La logique du libéralisme politique et culturel ne peut conduire qu’à une nouvelle guerre de tous contre tous, menée cette fois ci devant les tribunaux, et par avocats interposés. Tel plaideur exigera donc la suppression des corridas, tel autre la censure d’un film antichrétien, un troisième l’interdiction de Tintin au Congo ou de la cigarette de Lucky Luke. Ce processus logique est évidemment sans fin.

Et pourtant, l’Etat est dans l’impossibilité logique de défendre en même temps le loup et l’agneau. Pourquoi ne pourrait-il opérer des choix en fonction de l’intérêt général, selon que la société a besoin de plus de loups ou de plus d’agneaux ?

Tout simplement parce que cet Etat s’interdit d’avoir une définition philosophique de l’intérêt général. Le droit libéral est donc contraint de légiférer à l’aveugle, c’est-à-dire en fonction des seuls rapports de force qui travaillent la société à un moment donné et qu’on nomme généralement « l’évolution des mœurs » comme s’il s’agissait d’un chapitre particulier de l’évolution des espèces. Aujourd’hui, donc, l’interdiction du tabac ; demain, sans doute, la légalisation des drogues ; et, peut-être, dans un avenir très proche, les deux en mêmes temps.

La gauche s’estime au contraire dépositaire d’une Vérité qui lui permet d’exclure tous ceux quoi n’y adhèrent pas. On aimerait que certains rebelles officiels fassent preuve d’une certaine « neutralité axiologique »...

Cette dérive est, en réalité, inscrite au coeur même de la logique libérale dont la gauche moderne, il est vrai, constitue l’incarnation politique la plus cohérente. Une société refusant par principe tout statut politique à l’idée de common decency est, en effet, inévitablement conduite à vouloir tout trancher par le droit. Or du point de vue du droit libéral, le seul critère « technique » pour juger de la légalité d’une opinion ne peut être que son caractère « nuisible » ou non. De là, la tendance inéluctable des sociétés libérales contemporaines à interdire graduellement tout ce qui est jugé « politiquement incorrect » selon les rapports de force du moment. C’est ainsi que l’on glisse, sans la moindre solution de continuité, des idées généreuses d’un Constant ou d’un Tocqueville à celles d’Act Up ou des Indigènes de la République.

Et encore, je ne parle pas ici de la tentative récente, et provisoirement avortée, de constitutionnaliser le libéralisme au niveau européen c’est-à-dire d’en criminaliser à terme toutes les contestations pratiques. Je ne m’oppose donc pas au système libéral au nom du caractère purement « formel » des droits qu’il accorderait. De ce point de vue, je suis résolument anti-léniniste. Je le critique d’un point de vue démocratique radical, ou, si l’on préfère, anarchiste, en raison des menaces croissantes qu’il est logiquement conduit à faire peser, à terme, sur les libertés démocratiques les plus élémentaires. C’est un point que Chomsky a admirablement théorisé.

Bref, si l’Etat affiche des préférences « idéologiques » il pénalise une partie de la société (les fumeurs ou les non-fumeurs) et s’il s’y refuse, il abandonne de fait le gouvernement des hommes aux rapports de force. Que faire, comme disait l’autre ?

Pour s’opposer aux effets désocialisants de cette logique il suffirait, bien sûr, de se référer à nouveau à un minimum de valeurs humaines partagées, ce qu’Orwell, par exemple, nommait la common decency. Mais le libéralisme exclut, par définition, tout appel à des vertus morales communes. Pour les libéraux la morale est, au mieux, une croyance privée qu’on ne pourrait chercher à universaliser qu’en portant atteinte à la liberté d’autrui. Dans ces conditions, les seules normes qui demeurent susceptibles d’accorder des individus, que tout oppose par ailleurs, seront forcément celles du marché. Elles sont, en effet, fondées sur le seul langage que les libéraux supposent commun à tous les êtres humains : celui de l’intérêt bien compris.

Une société qui consacre ainsi ses principaux efforts à se rendre à la fois individualiste et « multiculturelle » ne peut donc trouver un semblant de cohérence anthropologique que si elle invite parallèlement ses membres à communier dans le culte de la croissance et de la consommation. C’est pourquoi l’économie est logiquement devenue la religion des sociétés modernes. Elle représente, en somme, l’unique moyen de relier les individus atomisés d’une société qui se veut, et se croit « axiologiquement neutre ».

Faut-il en conclure que la persistance d’un monde commun doit se payer par le sacrifice de la liberté de penser ? Un régime non libéral n’est-il pas conduit à réprimer tout écart par rapport à l’opinion dominante ?

L’idéal orwellien, et socialiste, d’une société décente - c’est-à-dire d’une société égalitaire qui respecterait un certain nombre de valeurs morales élémentaires - s’oppose évidemment à l’approche purement juridique de la question sociale qui caractérise la démarche libérale. Chacun sait bien que l’égalité des droits est parfaitement compatible avec les inégalités de fait les plus indécentes. Mais ce primat philosophique de la common decency sur les impératifs formels du droit n’implique aucun mépris pour les garanties juridiques fondamentales. On peut tout à fait reconnaître le droit de chacun à défendre une opinion ou une manière de vivre particulières sans considérer pour autant que toutes les opinions et toutes les manières de vivre ont une valeur philosophique égale. Une société qui m’obligerait, par exemple, à avoir des enfants serait de toute évidence tyrannique.

Mais je reconnais bien volontiers que ma décision personnelle de ne pas en avoir n’est pas universalisable sans contradiction. J’admets donc parfaitement, en même temps, que la société encourage, et privilégie sur le plan symbolique, des choix philosophiquement contraires aux miens, et qui sont effectivement plus conformes à la survie de l’humanité. C’est bien ce genre de dialectique qui permettait à Voltaire d’écrire à l’un de ses adversaires idéologiques persécuté par le pouvoir en place, que tout en étant en complet désaccord avec lui, il se battrait jusqu’au bout pour qu’il ait le droit de publier librement ses opinions.

Vous êtes bien méprisant pour la société bourgeoise et son idéal de tranquillité. Peut-être les Juifs chassés d’Espagne ou les paysans massacrés par Staline eussent-ils apprécié un peu moins d’héroïsme et de Vertu et un peu plus de relativisme culturel et politique. Autrement dit, le « moindre mal » n’est-il pas préférable au Mal absolu ?

Je ne vous contredirai certainement pas sur ce point. Il vaut assurément mieux vivre dans l’Amérique de Bush que dans le Cambodge de Pol Pot ou la Corée de Kim Jong Il. En bon orwellien, j’accorderai aussi aux libéraux que la racine de toute entreprise totalitaire, qui représente effectivement le « mal absolu », est incontestablement la volonté de soumettre les peuples à telle ou telle variante de la « tyrannie du Bien ». Mais l’erreur fondamentale des libéraux, dans leur désir compréhensible de conjurer le retour des guerres de religion, est de réduire par principe toute référence politique à des vertus morales partagées à cette seule perspective effrayante d’une tyrannie du Bien. Pour éliminer cette difficulté philosophique, il suffit de distinguer à la suite, par exemple, d’Orwell, de Camus ou de Zygmunt Bauman, le sombre univers des idéologies morales et celui, beaucoup plus humain, de la common decency.

J’appelle « idéologie morale » une construction métaphysique particulière, généralement fondée sur une théorie de l’ordre naturel, de la volonté de Dieu ou du Sens de l’Histoire, voire sur une mystique de la race ou de la tribu. En tant que telle, et comme l’expérience des mouvements intégristes ou totalitaires le prouve abondamment, elle peut se marier sans difficulté avec un mépris pratique absolu de ces vertus humaines de base que sont, par exemple, les dispositions à la loyauté, à la bienveillance, à l’entraide ou à l’amitié (ce que Spinoza définissait comme la pratique effective de « la justice et de la charité »).

Défendre la common decency, c’est donc, à l’inverse, défendre l’idée que l’égoïsme, l’esprit de calcul et la volonté de dominer ou d’exploiter ses semblables ont une valeur morale nécessairement inférieure à la générosité, l’honnêteté (ce qui inclut, naturellement, l’honnêteté intellectuelle), la bienveillance ou l’esprit de coopération. La mise en oeuvre quotidienne de ces vertus humaines de base, qui s’enracinent comme on le sait depuis Mauss dans la triple obligation immémoriale de « donner, recevoir et rendre » - fondement de tout lien social réellement humain - ne saurait en aucun cas être confondue avec cette adhésion purement idéologique à un catéchisme particulier, qui est presque toujours le masque du désir de pouvoir et des passions tristes.

C’est toute la différence qui existe entre un ordre moral (et la bonne conscience étouffante qui le caractérise) et cette société décente qui était l’idéal des premiers socialistes. En ce sens il est faux de dire que toutes les manières de vivre se valent. L’égoïsme tranquille des libéraux est certes un moindre mal si on le compare à la volonté de puissance déchaînée des fanatiques du Bien. Mais une société égalitaire, solidaire et amicale, qui inviterait les hommes à donner le meilleur d’eux-mêmes, me parait toujours moralement supérieure et infiniment plus désirable.

« L’Empire du moindre mal, essai sur la civilisation libérale » (Climats/Flammarion, 210 p., 19 E)

 

18:51 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : décroissance

23/01/2008

La décroissance sereine

617cc3bb91490711034f11b3d85ac194.jpgEn attendant le prochain café décroissant du 29 février voici un petit livre pas cher à lire ou à offrir de tout urgence :  Source

Serge Latouche   Petit traité de la décroissance sereine
Mille et une nuits - Les Petits Libres 2007 /  3.50 € - 22.93 ffr. / 171 pages
ISBN : 78-2-7555-0007-3
FORMAT : 10,5cm x 15,0cm

L’auteur du compte rendu : Rémi Luglia, professeur agrégé d’Histoire et interrogateur en deuxième année dans une classe préparatoire commerciale, est doctorant à Sciences-Po Paris où il mène une recherche sur l’histoire de la protection de la nature en France de 1854 à nos jours à travers le mouvement associatif.

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Serge Latouche est considéré en France comme le «Pape de la décroissance», notamment depuis qu’il a publié une «bible» en 2006 avec son Pari de la décroissance. C’est donc une des voix les plus autorisées, car porte-parole d’un esprit qui a étudié finement depuis des années ce principe, qui nous livre ici sa synthèse.

Serge Latouche a le mérite de la simplicité de l’expression et de la clarté de l’exposition. Nul besoin de manier un vocabulaire technique et économiste de haute volée pour comprendre les tenants et les aboutissants de la décroissance. D’autant que l’auteur manie sans complexe paraboles et images afin que son ouvrage soit véritablement compréhensible de tous. Simultanément, il ne tombe pas dans le travers de trop d’écologistes qui se posent en Cassandre d’un futur apocalyptique sans le démontrer, ni formuler de propositions cohérentes, autres qu’incantatoires. Nous avons donc un petit livre simple sans être simpliste, clair sans être abusivement schématique.

Ce que l’on apprécie également, c’est le caractère engagé mais non dogmatique de l’auteur. Engagé car il prend résolument parti en faveur de la «décroissance». Non dogmatique car cet engagement résulte d’une analyse précise et d’une démonstration qu’il expose et livre à la critique. Dans cet essai, Serge Latouche ne nous demande pas de le croire, il cherche à nous convaincre. Il produit un discours de raison et non pas un acte de foi : c’est un point fondamental.

Avec ces qualités, l’ouvrage de Serge Latouche s’avère pleinement satisfaisant, et même indispensable, pour comprendre la notion de «décroissance» et ce qu’elle propose. Libre à chacun ensuite de critiquer tel ou tel point de la démonstration. On peut donc parfaitement lire ce livre sans souhaiter adhérer à l’idée de décroissance. Mais attention ! Avec la qualité de son analyse et de sa démonstration, le petit livre de Serge Latouche s’avère d’une lecture efficacement convaincante et il y a de très fortes chances que vous soyez persuadé ensuite de la pertinence et de l’urgence de la «décroissance» !

Prendre la pleine mesure de l’apport de Serge Latouche implique néanmoins une véritable honnêteté intellectuelle. D’abord en considérant les arguments avancés en faisant preuve d’esprit critique et non pas en usant d’idées préconçues du type «la décroissance, c’est revenir aux bougies». La seconde marque d'honnêteté demandée est plus difficile car elle remet en cause nombre de discours actuels : on ne peut plus s’inquiéter de l’état de notre planète et de nos sociétés et persister à louer et à souhaiter la croissance et le développement. L’idée centrale est bien celle-ci et elle implique un changement complet de paradigme.

Actuellement, la plupart d’entre nous pensons qu’il y a de réelles menaces sur notre environnement : pollution, surconsommation, individualisme, finitude des ressources naturelles, destruction de la biodiversité, etc. Mais nous ne tirons pas les conséquences de ces constats. Nous continuons à réfléchir dans le cadre d’un système qui mesure la destruction comme de la richesse (c’est le PIB) et qui ne prend aucunement en compte la valeur des «biens naturels» (donc «gratuits») dans la définition du coût et de la rentabilité d’un produit ou d’une activité. Et c’est bien là qu’est le ressort de la critique virulente que Serge Latouche adresse aux tenants actuels de la bien-pensance d’un «développement durable» qu’il qualifie de «pléonasme au niveau de la définition et d’oxymore au niveau du contenu» (p.24). Comment concevoir dans un monde fini que la croissance, et donc le développement, puisse être infinie ou «durable» ? Des personnes remarquables comme Nicolas Hulot ou Nicholas Stern croient-elles réellement ce qu’elles disent quand elles affirment que l’écologie est compatible avec la croissance ? Serge Latouche ne le pense pas et dénonce cette fausse illusion qui confine pour certains à l’hypocrisie à des fins immobilistes. Pour lui, l’origine de tous les problèmes est le principe de croissance comme moteur de nos sociétés. La seule solution cohérente avec ce constat est la décroissance, que Serge Latouche préfère, à juste titre, nommer l’a-croissance : c’est-à-dire vivre mieux en travaillant et en consommant moins. A cet égard, il ne faut pas confondre «a-croissance» et «croissance négative» (ou récession) mais il s’agit bien de passer d’une «société de consommation ou de croissance» à une «société de décroissance».

Pour exposer cela, Serge Latouche utilise un plan en trois parties : d’abord expliquer ce qu’est la décroissance et de quels constats elle provient ; ensuite la définir comme une «utopie concrète» (et nécessaire), seule alternative à la croissance ; enfin envisager sa mise en place. Si la démonstration est sans faille, il demeure toujours un certain nombre de problèmes quant à sa mise en œuvre : qui sera le premier à franchir le pas ? Comment changer des mentalités séculaires, parfois pluri-millénaires ? Comment faire face aux immenses intérêts personnels et individualistes et à l’inertie qu’ils représentent ? A cet égard, on ne peut que rappeler l’échec historique de toutes les tentatives de transformation de l’homme, qu’elles soient religieuses ou politiques.

Cependant, rien ne serait plus terrible que de confiner la décroissance, et sa raison convaincante, à une utopie irréalisable et de céder à la solution de facilité : croire que l’avenir sera toujours meilleur si l’on ne change rien...


Rémi Luglia
(
Mis en ligne le 18/01/2008)

 

 

 

14:15 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0)