05.10.2008
B. Charbonneau : l'Etat
Récemment le collectif national pour la préservation de nos libertés (voir ici : http://www.noslibertes.org/) a pris la peine (le plaisir ?) de produire un recueil d’une quarantaine de pages composé de citations extraites d’un des livres majeurs de Bernard Charbonneau : l’Etat. Celui-ci est disponible à l’adresse suivante.
Est-il encore besoin de présenter Bernard Charbonneau ? Considéré aujourd’hui comme le précurseur de l’écologie politique pour avoir rédigé dès 1937 un article intitulé le sentiment de nature force révolutionnaire, il est également l’un des premiers à avoir fustigé l’absurdité que constituent le développement économique indéfini et la sacro-sainte croissance puisque déjà il remarquait que le « progrès économique et industriel ne peut être obtenu que par un renforcement de l’armature sociale » et c’est pourquoi « la synthèse entre un progrès indéfini de la liberté et une croissance sans fin du confort est une utopie. »
Bernard Charbonneau était avant tout un homme de parole et c’est seulement parce qu’il n’a pas réussi à faire partager son point de vue à ses contemporains qu’il s’est mis à écrire. D’ailleurs il le disait lui-même. Ainsi, dans l’introduction de Le Pan se meurt (qui deviendra Le jardin de Babylone), il écrit : « Mon livre me fait honte : c’est l’échec de ma vie. » ou bien dans l’avant propos à Comment ne pas penser : « Ces pages sont nées d’un échec à communiquer l’essentielle d’une vie consacrée au débat créateur de l’individu et de la société. »
D’une manière générale aucun de ses livres n’a eu de succès et du reste il a eu beaucoup de mal à trouver des éditeurs qui acceptent de publier ses livres. A cela il répliquait « L’échec total de mes livres est la preuve de l’exactitude de ce que je dis au sujet de cette société, ce n’est pas un hasard ; quand la « société » est attaquée, elle se défend. Et cela, par le silence. » [1].
Quant à l’Etat, il ne fait pas exception. Initialement, celui-ci faisait partie de son premier livre Par la force des choses, mais devant le refus des éditeurs il se retrouva contraint de le séparer en deux parties qui deviendront l’Etat et Je fus. Jacques Ellul, son grand ami, note à ce sujet : « En 1945 il écrivait un livre monumental sur l’Etat, où il explicitait tout ce qui s’est passé depuis. Nous l’avions polycopié – et… il vient d’être édité en 1990. Mais comme le dit B. Charbonneau : « Ce fut une prophétie, c’est devenu un constat. » [1]
Constat certes, mais qui reste néanmoins un vibrant plaidoyer pour la liberté ! A lire et à relire…
[1] Ces citations sont extraites de l’ouvrage l’homme à lui-même qui relate une correspondance entre Jacques Ellul et le mathématicien Didier Nordon. Ed. du Félin 1992.
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19.05.2008
L'empire du moindre mal

Voici, une interview donné par Jean-Claude Michéa autour de son dernier livre : L’empire du moindre mal.
Source : http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1984
Jean Claude Michéa s’entretient avec Elisabeth Levy pour le Point, 6 septembre 2007
A vous lire, le libéralisme des Lumières qu’affectionne la gauche, et celui du MEDEF préféré par la droite sont les deux faces d’un même projet. La différence entre droite et gauche est-elle purement rhétorique ? L’extrême-gauche - que vous qualifiez aimablement de « pointe avancée du Spectacle contemporain » - se dit pourtant antilibérale sur le plan économique.
Quand on aura compris, une fois pour toutes, que le libéralisme - pièce maîtresse de la philosophie des Lumières - est fondamentalement une idéologie progressiste, opposée à ce titre à toutes les positions « conservatrices » ou « réactionnaires » (termes d’ailleurs popularisés par le libéral Benjamin Constant) les déboires historiques répétés des différentes variantes de l’ « anticapitalisme de gauche » perdront une grande partie de leur mystère. Il est, en effet, parfaitement illusoire de penser qu’on pourrait développer jusqu’au bout le programme du libéralisme politique et culturel, c’est-à-dire le programme de la gauche et de l’extrême gauche contemporaines, sans réintroduire, à un moment ou à un autre, la nécessité de l’économie de marché.
Et il est tout aussi naïf de penser qu’on pourrait étendre à l’infini la logique du marché sans accepter la « libéralisation » des moeurs qui en est le complément culturel, comme n’importe quel bureaucrate communiste chinois a l’occasion de le vérifier quotidiennement. On comprend mieux pourquoi le socialisme originel ne se définissait généralement pas en fonction de ce clivage gauche/droite dont toute discussion est devenue sacrilège. Quelqu’un peut il citer, du reste, un seul texte de Marx où celui-ci appellerait à l’ « union de la gauche » ?
Pour vous, le libéralisme est l’accomplissement du projet moderne dont l’ambition est la maitrise et la possession de la nature. Mais la modernité se caractérise d’abord par le passage de l’hétéronomie à l’autonomie, c’est-à-dire la possibilité pour l’homme de maîtriser son destin. Est-il permis de préférer la « légitimité rationnelle » au droit divin ?
Sous l’influence de l’interprétation marxiste, on considère généralement la modernité comme le résultat « historiquement nécessaire » du développement de l’économie et des relations marchandes qui a caractérisé la fin du Moyen-âge et la Renaissance. C’est en grande partie une illusion rétrospective. Bien des civilisations, comme par exemple la Chine des Song, ont connu un essor comparable des processus marchands sans pour autant devenir « modernes » ou « capitalistes ». Ce qui est, en revanche, spécifique à l’Europe occidentale du XVIème et XVIIème siècle c’est l’ampleur et la durée inédites d’une forme de guerre très particulière : la guerre de religion ou guerre civile idéologique.
Or si la guerre civile est « le plus grand des maux », comme l’écrit Pascal, c’est parce qu’en divisant les familles, en opposant les voisins et en brisant les amitiés, elle met en péril l’idée même de communauté politique. Le projet moderne, dont le libéralisme est la forme la plus radicale, est précisément né de la volonté de trouver à tout prix une issue à cette crise historique sans précédent. Il s’agissait, en somme, pour les élites du temps, d’imaginer une forme de gouvernementalité qui ne se fonderait plus sur des postulats moraux ou religieux particuliers - telle ou telle conception de la vie bonne ou du salut de l’âme - mais sur une base tenue pour « axiologiquement neutre ». Cela explique le rôle joué par la Raison et l’idéal de la Science dans les sociétés modernes. Après Galilée et Newton, il est devenu possible de croire qu’il existerait une manière purement « technique » de régler l’ensemble des problèmes que pose la vie en commun.
En même temps, des règles acceptées par tous et face auxquelles tous sont égaux ne sont-elles pas une garantie contre l’arbitraire et, partant, la condition même de la démocratie ?
C’est effectivement dans le cadre de cette conception « réaliste » et gestionnaire de la politique qu’il faut comprendre l’idéalisation moderne du droit et du marché. D’Adam Smith à Benjamin Constant, on attendait de ces dispositifs qu’ils assurent de façon purement mécanique la coexistence pacifique des individus en permettant à ces derniers d’agir en fonction de leur seul intérêt bien compris et non plus selon des considérations « idéologiques » supposées les dresser sans fin les uns contre les autres. Au coeur du projet moderne et libéral, il y a donc la folle espérance d’une société devenue capable, grâce à la science et ses applications technologiques, de se passer définitivement de toute référence à des valeurs symboliques communes. Comme l’écrit Pierre Manent, l’Etat libéral est le « scepticisme devenu institution ».
Je vous concède que le scepticisme n’est pas très sexy. Reste qu’il garantit une certaine tolérance. La possibilité de coexistence de points de vue différents n’est-elle pas à porter au crédit du libéralisme ?
Le coeur de la philosophie libérale est, en effet, l’idée qu’un pouvoir politique ne peut assurer la coexistence pacifique des citoyens que s’il est idéologiquement neutre. Cela signifie que dans une société libérale toutes les manières de vivre ont une valeur philosophique égale et que la seule limite de la liberté des uns est la liberté des autres. Concrètement cela revient à dire que chaque individu est libre de vivre selon sa définition privée du bonheur ou de la morale (s’il en a une) dès lors qu’il ne nuit pas à la liberté d’autrui. Tout cela est très séduisant sur le papier.
Le problème c’est que ce dernier critère - central dans toutes les constructions du libéralisme - devient très vite inapplicable dès lors que l’on veut s’en tenir à une stricte neutralité idéologique (et je rappelle que lors du procès de Nuremberg, les juristes libéraux refusaient la notion de « crime contre l’humanité » au prétexte qu’elle impliquait une représentation de la « dignité humaine » liée à des métaphysiques particulières, et donc incompatible avec la « neutralité axiologique » du droit).
Comment par exemple trancher d’une façon strictement « technique » entre le droit des travailleurs à faire grève et celui des usagers à bénéficier du service public ? Comment trancher entre le droit à la caricature et celui du croyant au respect de sa religion ? Comment trancher entre le droit du berger à défendre l’agneau et celui de l’écologiste citadin à préférer le loup ? Dès lors que l’on entend traiter ces questions, multipliables à l’infini, sans prendre appui sur le moindre jugement philosophique (c’est-à-dire, aux yeux des libéraux sur des constructions idéologiques arbitraires) elles se révèlent insolubles.
Est-ce l’origine de la ruse de l’Histoire qui explique que, prétendant en finir avec la guerre civile idéologique, le libéralisme d’aujourd’hui peut aboutir à la guerre de tous contre tous ?
C’est bien la clé du paradoxe. La logique du libéralisme politique et culturel ne peut conduire qu’à une nouvelle guerre de tous contre tous, menée cette fois ci devant les tribunaux, et par avocats interposés. Tel plaideur exigera donc la suppression des corridas, tel autre la censure d’un film antichrétien, un troisième l’interdiction de Tintin au Congo ou de la cigarette de Lucky Luke. Ce processus logique est évidemment sans fin.
Et pourtant, l’Etat est dans l’impossibilité logique de défendre en même temps le loup et l’agneau. Pourquoi ne pourrait-il opérer des choix en fonction de l’intérêt général, selon que la société a besoin de plus de loups ou de plus d’agneaux ?
Tout simplement parce que cet Etat s’interdit d’avoir une définition philosophique de l’intérêt général. Le droit libéral est donc contraint de légiférer à l’aveugle, c’est-à-dire en fonction des seuls rapports de force qui travaillent la société à un moment donné et qu’on nomme généralement « l’évolution des mœurs » comme s’il s’agissait d’un chapitre particulier de l’évolution des espèces. Aujourd’hui, donc, l’interdiction du tabac ; demain, sans doute, la légalisation des drogues ; et, peut-être, dans un avenir très proche, les deux en mêmes temps.
La gauche s’estime au contraire dépositaire d’une Vérité qui lui permet d’exclure tous ceux quoi n’y adhèrent pas. On aimerait que certains rebelles officiels fassent preuve d’une certaine « neutralité axiologique »...
Cette dérive est, en réalité, inscrite au coeur même de la logique libérale dont la gauche moderne, il est vrai, constitue l’incarnation politique la plus cohérente. Une société refusant par principe tout statut politique à l’idée de common decency est, en effet, inévitablement conduite à vouloir tout trancher par le droit. Or du point de vue du droit libéral, le seul critère « technique » pour juger de la légalité d’une opinion ne peut être que son caractère « nuisible » ou non. De là, la tendance inéluctable des sociétés libérales contemporaines à interdire graduellement tout ce qui est jugé « politiquement incorrect » selon les rapports de force du moment. C’est ainsi que l’on glisse, sans la moindre solution de continuité, des idées généreuses d’un Constant ou d’un Tocqueville à celles d’Act Up ou des Indigènes de la République.
Et encore, je ne parle pas ici de la tentative récente, et provisoirement avortée, de constitutionnaliser le libéralisme au niveau européen c’est-à-dire d’en criminaliser à terme toutes les contestations pratiques. Je ne m’oppose donc pas au système libéral au nom du caractère purement « formel » des droits qu’il accorderait. De ce point de vue, je suis résolument anti-léniniste. Je le critique d’un point de vue démocratique radical, ou, si l’on préfère, anarchiste, en raison des menaces croissantes qu’il est logiquement conduit à faire peser, à terme, sur les libertés démocratiques les plus élémentaires. C’est un point que Chomsky a admirablement théorisé.
Bref, si l’Etat affiche des préférences « idéologiques » il pénalise une partie de la société (les fumeurs ou les non-fumeurs) et s’il s’y refuse, il abandonne de fait le gouvernement des hommes aux rapports de force. Que faire, comme disait l’autre ?
Pour s’opposer aux effets désocialisants de cette logique il suffirait, bien sûr, de se référer à nouveau à un minimum de valeurs humaines partagées, ce qu’Orwell, par exemple, nommait la common decency. Mais le libéralisme exclut, par définition, tout appel à des vertus morales communes. Pour les libéraux la morale est, au mieux, une croyance privée qu’on ne pourrait chercher à universaliser qu’en portant atteinte à la liberté d’autrui. Dans ces conditions, les seules normes qui demeurent susceptibles d’accorder des individus, que tout oppose par ailleurs, seront forcément celles du marché. Elles sont, en effet, fondées sur le seul langage que les libéraux supposent commun à tous les êtres humains : celui de l’intérêt bien compris.
Une société qui consacre ainsi ses principaux efforts à se rendre à la fois individualiste et « multiculturelle » ne peut donc trouver un semblant de cohérence anthropologique que si elle invite parallèlement ses membres à communier dans le culte de la croissance et de la consommation. C’est pourquoi l’économie est logiquement devenue la religion des sociétés modernes. Elle représente, en somme, l’unique moyen de relier les individus atomisés d’une société qui se veut, et se croit « axiologiquement neutre ».
Faut-il en conclure que la persistance d’un monde commun doit se payer par le sacrifice de la liberté de penser ? Un régime non libéral n’est-il pas conduit à réprimer tout écart par rapport à l’opinion dominante ?
L’idéal orwellien, et socialiste, d’une société décente - c’est-à-dire d’une société égalitaire qui respecterait un certain nombre de valeurs morales élémentaires - s’oppose évidemment à l’approche purement juridique de la question sociale qui caractérise la démarche libérale. Chacun sait bien que l’égalité des droits est parfaitement compatible avec les inégalités de fait les plus indécentes. Mais ce primat philosophique de la common decency sur les impératifs formels du droit n’implique aucun mépris pour les garanties juridiques fondamentales. On peut tout à fait reconnaître le droit de chacun à défendre une opinion ou une manière de vivre particulières sans considérer pour autant que toutes les opinions et toutes les manières de vivre ont une valeur philosophique égale. Une société qui m’obligerait, par exemple, à avoir des enfants serait de toute évidence tyrannique.
Mais je reconnais bien volontiers que ma décision personnelle de ne pas en avoir n’est pas universalisable sans contradiction. J’admets donc parfaitement, en même temps, que la société encourage, et privilégie sur le plan symbolique, des choix philosophiquement contraires aux miens, et qui sont effectivement plus conformes à la survie de l’humanité. C’est bien ce genre de dialectique qui permettait à Voltaire d’écrire à l’un de ses adversaires idéologiques persécuté par le pouvoir en place, que tout en étant en complet désaccord avec lui, il se battrait jusqu’au bout pour qu’il ait le droit de publier librement ses opinions.
Vous êtes bien méprisant pour la société bourgeoise et son idéal de tranquillité. Peut-être les Juifs chassés d’Espagne ou les paysans massacrés par Staline eussent-ils apprécié un peu moins d’héroïsme et de Vertu et un peu plus de relativisme culturel et politique. Autrement dit, le « moindre mal » n’est-il pas préférable au Mal absolu ?
Je ne vous contredirai certainement pas sur ce point. Il vaut assurément mieux vivre dans l’Amérique de Bush que dans le Cambodge de Pol Pot ou la Corée de Kim Jong Il. En bon orwellien, j’accorderai aussi aux libéraux que la racine de toute entreprise totalitaire, qui représente effectivement le « mal absolu », est incontestablement la volonté de soumettre les peuples à telle ou telle variante de la « tyrannie du Bien ». Mais l’erreur fondamentale des libéraux, dans leur désir compréhensible de conjurer le retour des guerres de religion, est de réduire par principe toute référence politique à des vertus morales partagées à cette seule perspective effrayante d’une tyrannie du Bien. Pour éliminer cette difficulté philosophique, il suffit de distinguer à la suite, par exemple, d’Orwell, de Camus ou de Zygmunt Bauman, le sombre univers des idéologies morales et celui, beaucoup plus humain, de la common decency.
J’appelle « idéologie morale » une construction métaphysique particulière, généralement fondée sur une théorie de l’ordre naturel, de la volonté de Dieu ou du Sens de l’Histoire, voire sur une mystique de la race ou de la tribu. En tant que telle, et comme l’expérience des mouvements intégristes ou totalitaires le prouve abondamment, elle peut se marier sans difficulté avec un mépris pratique absolu de ces vertus humaines de base que sont, par exemple, les dispositions à la loyauté, à la bienveillance, à l’entraide ou à l’amitié (ce que Spinoza définissait comme la pratique effective de « la justice et de la charité »).
Défendre la common decency, c’est donc, à l’inverse, défendre l’idée que l’égoïsme, l’esprit de calcul et la volonté de dominer ou d’exploiter ses semblables ont une valeur morale nécessairement inférieure à la générosité, l’honnêteté (ce qui inclut, naturellement, l’honnêteté intellectuelle), la bienveillance ou l’esprit de coopération. La mise en oeuvre quotidienne de ces vertus humaines de base, qui s’enracinent comme on le sait depuis Mauss dans la triple obligation immémoriale de « donner, recevoir et rendre » - fondement de tout lien social réellement humain - ne saurait en aucun cas être confondue avec cette adhésion purement idéologique à un catéchisme particulier, qui est presque toujours le masque du désir de pouvoir et des passions tristes.
C’est toute la différence qui existe entre un ordre moral (et la bonne conscience étouffante qui le caractérise) et cette société décente qui était l’idéal des premiers socialistes. En ce sens il est faux de dire que toutes les manières de vivre se valent. L’égoïsme tranquille des libéraux est certes un moindre mal si on le compare à la volonté de puissance déchaînée des fanatiques du Bien. Mais une société égalitaire, solidaire et amicale, qui inviterait les hommes à donner le meilleur d’eux-mêmes, me parait toujours moralement supérieure et infiniment plus désirable.
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23.01.2008
La décroissance sereine
En attendant le prochain café décroissant du 29 février voici un petit livre pas cher à lire ou à offrir de tout urgence : Source
Serge Latouche Petit traité de la décroissance sereine
Mille et une nuits - Les Petits Libres 2007 / 3.50 € - 22.93 ffr. / 171 pages
ISBN : 78-2-7555-0007-3
FORMAT : 10,5cm x 15,0cm
L’auteur du compte rendu : Rémi Luglia, professeur agrégé d’Histoire et interrogateur en deuxième année dans une classe préparatoire commerciale, est doctorant à Sciences-Po Paris où il mène une recherche sur l’histoire de la protection de la nature en France de 1854 à nos jours à travers le mouvement associatif.
Serge Latouche est considéré en France comme le «Pape de la décroissance», notamment depuis qu’il a publié une «bible» en 2006 avec son Pari de la décroissance. C’est donc une des voix les plus autorisées, car porte-parole d’un esprit qui a étudié finement depuis des années ce principe, qui nous livre ici sa synthèse.
Serge Latouche a le mérite de la simplicité de l’expression et de la clarté de l’exposition. Nul besoin de manier un vocabulaire technique et économiste de haute volée pour comprendre les tenants et les aboutissants de la décroissance. D’autant que l’auteur manie sans complexe paraboles et images afin que son ouvrage soit véritablement compréhensible de tous. Simultanément, il ne tombe pas dans le travers de trop d’écologistes qui se posent en Cassandre d’un futur apocalyptique sans le démontrer, ni formuler de propositions cohérentes, autres qu’incantatoires. Nous avons donc un petit livre simple sans être simpliste, clair sans être abusivement schématique.
Ce que l’on apprécie également, c’est le caractère engagé mais non dogmatique de l’auteur. Engagé car il prend résolument parti en faveur de la «décroissance». Non dogmatique car cet engagement résulte d’une analyse précise et d’une démonstration qu’il expose et livre à la critique. Dans cet essai, Serge Latouche ne nous demande pas de le croire, il cherche à nous convaincre. Il produit un discours de raison et non pas un acte de foi : c’est un point fondamental.
Avec ces qualités, l’ouvrage de Serge Latouche s’avère pleinement satisfaisant, et même indispensable, pour comprendre la notion de «décroissance» et ce qu’elle propose. Libre à chacun ensuite de critiquer tel ou tel point de la démonstration. On peut donc parfaitement lire ce livre sans souhaiter adhérer à l’idée de décroissance. Mais attention ! Avec la qualité de son analyse et de sa démonstration, le petit livre de Serge Latouche s’avère d’une lecture efficacement convaincante et il y a de très fortes chances que vous soyez persuadé ensuite de la pertinence et de l’urgence de la «décroissance» !
Prendre la pleine mesure de l’apport de Serge Latouche implique néanmoins une véritable honnêteté intellectuelle. D’abord en considérant les arguments avancés en faisant preuve d’esprit critique et non pas en usant d’idées préconçues du type «la décroissance, c’est revenir aux bougies». La seconde marque d'honnêteté demandée est plus difficile car elle remet en cause nombre de discours actuels : on ne peut plus s’inquiéter de l’état de notre planète et de nos sociétés et persister à louer et à souhaiter la croissance et le développement. L’idée centrale est bien celle-ci et elle implique un changement complet de paradigme.
Actuellement, la plupart d’entre nous pensons qu’il y a de réelles menaces sur notre environnement : pollution, surconsommation, individualisme, finitude des ressources naturelles, destruction de la biodiversité, etc. Mais nous ne tirons pas les conséquences de ces constats. Nous continuons à réfléchir dans le cadre d’un système qui mesure la destruction comme de la richesse (c’est le PIB) et qui ne prend aucunement en compte la valeur des «biens naturels» (donc «gratuits») dans la définition du coût et de la rentabilité d’un produit ou d’une activité. Et c’est bien là qu’est le ressort de la critique virulente que Serge Latouche adresse aux tenants actuels de la bien-pensance d’un «développement durable» qu’il qualifie de «pléonasme au niveau de la définition et d’oxymore au niveau du contenu» (p.24). Comment concevoir dans un monde fini que la croissance, et donc le développement, puisse être infinie ou «durable» ? Des personnes remarquables comme Nicolas Hulot ou Nicholas Stern croient-elles réellement ce qu’elles disent quand elles affirment que l’écologie est compatible avec la croissance ? Serge Latouche ne le pense pas et dénonce cette fausse illusion qui confine pour certains à l’hypocrisie à des fins immobilistes. Pour lui, l’origine de tous les problèmes est le principe de croissance comme moteur de nos sociétés. La seule solution cohérente avec ce constat est la décroissance, que Serge Latouche préfère, à juste titre, nommer l’a-croissance : c’est-à-dire vivre mieux en travaillant et en consommant moins. A cet égard, il ne faut pas confondre «a-croissance» et «croissance négative» (ou récession) mais il s’agit bien de passer d’une «société de consommation ou de croissance» à une «société de décroissance».
Pour exposer cela, Serge Latouche utilise un plan en trois parties : d’abord expliquer ce qu’est la décroissance et de quels constats elle provient ; ensuite la définir comme une «utopie concrète» (et nécessaire), seule alternative à la croissance ; enfin envisager sa mise en place. Si la démonstration est sans faille, il demeure toujours un certain nombre de problèmes quant à sa mise en œuvre : qui sera le premier à franchir le pas ? Comment changer des mentalités séculaires, parfois pluri-millénaires ? Comment faire face aux immenses intérêts personnels et individualistes et à l’inertie qu’ils représentent ? A cet égard, on ne peut que rappeler l’échec historique de toutes les tentatives de transformation de l’homme, qu’elles soient religieuses ou politiques.
Cependant, rien ne serait plus terrible que de confiner la décroissance, et sa raison convaincante, à une utopie irréalisable et de céder à la solution de facilité : croire que l’avenir sera toujours meilleur si l’on ne change rien...
Rémi Luglia
( Mis en ligne le 18/01/2008)
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09.10.2007
La faim, la bagnole, le blé et nous
Fabrice Nicolino vient de donner une interview saisissante au sujet des nécro-carburants sur France Culture à l’occasion de la sortie de son nouveau livre La faim, la bagnole, le blé et nous. Et qu’on ne viennent plus de parler des bio-carburant comme solution à la déplétion pétrolière !!!
Message de Fabrice Nicolino
Je suis journaliste (à Terre Sauvage et à La Croix), après avoir travaillé pour Politis, Géo, Le Canard Enchaîné, Télérama. Je suis le co-auteur, avec François Veillerette, du livre " Pesticides, révélations sur un scandale français " (Fayard, 2007). Si je me permets aujourd'hui de vous adresser ce message, c'est qu'il y a urgence, une urgence absolue. Je publie le 3 octobre un livre intitulé " La faim, la bagnole, le blé et nous. " (Fayard). Son sous-titre est clair : une dénonciation des biocarburants. Je veux vous en parler directement. Vous pouvez certes y voir une banale opération commerciale, mais tel n'est pas le cas.
L'expansion fulgurante des biocarburants est une tragédie planétaire. Elle conduit en premier lieu à la stérilisation de millions d'hectares de terres agricoles et à l'aggravation tragique de la faim. Pour faire rouler des bagnoles. Savez-vous que le quart du maïs américain sert déjà à fabriquer du carburant automobile ? Une telle révolution a des effets en chaîne sur toutes les céréales et plantes alimentaires, dont le cours explose.
Elle conduit également à la destruction de ce qui reste de forêts tropicales. En Indonésie, le palmier à huile menace tout à la fois l'homme, l'orang-outan et l'éléphant d'Asie, ridiculisant tous les grands discours sur la biodiversité. En Afrique, le bassin du Congo est attaqué.
Au Brésil et en Amérique latine, on plante de la canne à sucre ou du soja partout. Pour remplir les réservoirs au détriment de la forêt et du cerrado, pourtant des écosystèmes uniques. Les biocarburants sont des armes de guerre et de mort.
Qui les soutient ? L'agriculture industrielle, les transnationales et tous ceux qui leur sont soumis, dont nombre de journaliste hélas. En France, je décris un système complexe dont l'un des centres n'est autre que le ministère de l'Écologie de M. Borloo, à travers l'Ademe et un organisme méconnu, Agrice. À quelques semaines du " Grenelle de l'Environnement ", cela mérite d'être discuté. Mais je n'oublie pas tous les autres, y compris certains écologistes fort mal inspirés.
Car les biocarburants, comme je le montre, et malgré de rares études manipulées par lobby, ont un bilan écologique désastreux, qui aggravera l'effet de serre, quoi qu'en dise la propagande. Et en France, leur développement signe la fin de la jachère, refuge de la faune banale, des oiseaux et petits mammifères.
Au fait, savez-vous qu'une usine du Havre transformera dès 2008 des animaux en biocarburants ? Et qu'on tente de faire pousser, par génie génétique, des arbres mous, permettant d'extraire leur cellulose, matière première des biocarburants ?
Ce monde est fou, et sans la moindre morale. J'ai fait ce que je pouvais, c'est-à-dire mon job. Pour tenter d'arrêter cette insupportable machine, j'en appelle solennellement à vous. Agissez ! Agissons ensemble.
Fabrice Nicolino, le 1 septembre 2007
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08.09.2007
"La peur de la nature" de François Terrasson

par David Naulin
À l'heure où de lourdes menaces pèsent sur notre environnement et ou les certitudes scientifiques s'accumulent, il semble que l'homme soit incapable de protéger son bien le plus précieux : sa planète. Qu'elle en est la raison profonde ? Le livre choc de François Terrasson, éminent maître de conférence au Muséum national d'Histoire naturelle décédé en 2006, est réédité depuis juin 2007 par les éditions Sang de Terre.
Au-delà des causes économiques, politiques, culturelles, sociales, qui rendent ardue la protection de la nature, il en est une, beaucoup plus cachée, insaisissable et sourde qui prévaut sur toutes les autres : l'homme occidental, maître économique actuel de la planète, a peur de la nature et de sa part d'animalité.
Aimez-vous vraiment la nature ? Toute la nature ? Le gluant, le griffu, le velu, le vaseux, l'organique ? François Terrasson, chercheur atypique, a décrypté nos rapports profonds aux forces originelles. Il nous révèle avec humour nos fonctionnements internes, et explique de manière lumineuse pourquoi notre société s'acharne à détruire la nature.
Quelques jours avant sa mort, François Terrasson, écrivait : "Je voyais évoluer dans les forêts et savanes mes amis naturalistes, semblant baigner dans des paradis. Et aussi la peur de tant de nos contemporains devant les milieux sauvages. Je voulais savoir pourquoi. Pourquoi le positif, pourquoi le négatif, débouchant souvent sur l'agressivité contre le milieu, habilement déguisée en aménagement ou en développement économique. La piste était foisonnante de résultats semblant expliquer toutes sortes d'actions incongrues : arrachage de haies, recalibrage de rivières, assèchement de mares, monocultures et liquidation des sociétés paysannes.
Le lien ou l'absence de lien avec la nature, voilà le point crucial ! Ou, comme le diraient les Indiens Cree du Canada, confrontés aux grands barrages de la Baie James : « le rapport spirituel avec le territoire ».
L'homme émotionnel perçoit, rêve, symbolise les aspects sensibles de l'Univers. Il accorde arbitrairement des valeurs (en moins ou en plus) à chacun d'eux : océan, ciel, forêt, broussaille, maison, rivière, autoroute, blaireau, automobile, piscine, kalachnikov... En fait, le choix des aspects d'amour est très influencé par tous les agents de conditionnement mental qui pullulent dans nos environnements. C'est ainsi que j'en viens à soupçonner que, si les ambiances de nature touchent nos comportements, celles d'absence de nature n'auraient pas moins d'influence." Extrait de "Les derniers mots d'un philosophe" publié par l'hebdomadaire Politis (mercredi 18 janvier 2006).
Nous constatons ainsi au fil des pages que nos créations ? champs agricoles dénudés s'étendant fièrement à l'infini, autoroutes en ligne droite, grands immeubles de verre et de métal s'élevant dignement dans le ciel ? ont toutes un point commun : elles célèbrent, par leur artificialité, le reniement de la nature et sa domination.
L'homme moderne n'en est plus à une contradiction près : il pense être le chef-d'oeuvre de la nature, mais refuse d'être perçu comme lié à elle. Il a fait Dieu à son image, et veut créer de la vie sur Mars, alors qu'il la détruit chez lui. En se détachant de la nature, en déniant sa part d'animalité, la civilisation moderne a pris le risque de ne plus la comprendre : les dysfonctionnement de la science (pollution, vache folle), révèlent à leur manière cette profonde rupture. « Et pendant bien longtemps encore, l'homme a été un animal presque comme les autres, chassant, pêchant sans perturber l'équilibre de la planète. En Europe occidentale, beaucoup de races différentes s'installèrent et subirent des changements climatiques en série, dont le dernier fut la grande glaciation qui prit fin il y a peut être douze mille ans. C'est ensuite que s'installèrent les grandes forets de hêtres et de chênes à la place de la toundra et des conifères. Et ce magnifique décor ne fut pas perturbé, car on avait oublié d'inventer l'agriculture ». Extrait de « La Peur de la Nature » aux Editions Du sang de la Terre. Une lecture tonique, drôle sinon optimiste, un point de départ incontournable pour toute réflexion liée à notre capacité à changer et à vivre harmonieusement avec notre environnement naturel.
"Sang de la Terre" de François Terrasson réédité aux Editions "Sang de Terre" - Prix public : 21,00 EURO
PS : François Terrasson L'auteur, François Terrasson, maître de conférence au Muséum national d'Histoire naturelle, naturaliste accompli et écrivain, est décédé le 2 janvier 2006. Son parcours : Instituteur dans l'Allier, avant de rejoindre le Muséum en 1967, François Terrasson avait participé à la création du service de conservation de la Nature au Muséum et fut l'un des premiers à faire prendre en compte le milieu naturel dans les problématiques d'aménagement du territoire et d'agriculture. Issu d'une formation alliant les sciences humaines aux sciences de la nature, François Terrasson s'était d’abord spécialisé en agro-écologie. Il a sauvé des milliers de kilomètres de haies et des pans de bocage. Grâce à son approche sociale et humaine de la nature, l'agriculture française lui doit beaucoup. Il a contribué au premier inventaire écologique du bassin parisien et à celui de la côte aquitaine.
Plus connu par ses études sur la perception de la nature dans l'inconscient des individus et les comportements humains face à la nature, il a parcouru le monde décortiquant les civilisations, leur attitude face à la nature "sauvage" et leur rôle dans la construction des paysages. Il a travaillé également pour de nombreux organismes et institutions internationaux : l'UICN, où il contribua fortement à la rédaction de l'ouvrage de référence « Stratégie mondiale de conservation : la conservation des ressources vivantes au service du développement durable » publié en 1980 ; le Conseil de l'Europe ; l'Université des Nations Unies... A titre personnel, il a milité dans des associations naturalistes régionales et nationales, notamment, l'association des journalistes et écrivains pour la nature et l'écologie (JNE). Il était l'auteur de trois ouvrages remarqués : La peur de la nature (Ed. Sang de la Terre-1995), La civilisation anti-nature (Ed. du Rocher-1995) et En finir avec la nature (Ed. du Rocher-2002). Il avait également à coeur de partager ses connaissances sur la diversité biologique à travers des milliers de conférences données dans le monde entier ou en organisant les célèbres «sorties nocturnes » dans la nature sauvage !
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22.06.2007
Rage against the machine
Source : http://www.labo-nt2.uqam.ca/
Hostiles à l’invasion technologique, les militants néoluddites se réclament de ces ouvriers anglais du textile qui, au début du XIXe siècle, détruisirent des milliers de machines pour préserver leur mode de vie.
Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL, illustration beb-deum
QUOTIDIEN : jeudi 21 juin 2007
Rendez-vous dans un bar du XIe arrondissement, à Paris. A deux tables, un trentenaire a déployé son ordinateur portable et profite de la connexion wi-fi. «On en voit de plus en plus dans les lieux publics», constate tristement Guillaume Carnino, pourtant sensiblement de la même génération que ce voisin de circonstance. Mais un gouffre les sépare. A contre-courant de la figure de l’internaute absorbé par son écran, Guillaume Carnino garde ostensiblement un livre près de son verre. La couverture singe la publicité d’Apple pour l’iPod, celle d’hommes et de femmes en ombres chinoises, sur lesquelles ressortent les fils immaculés du lecteur MP3. L’ombre ici est un homme étranglé par le fil blanc d’une souris d’ordinateur. Le titre enfonce le clou : la Tyrannie technologique, critique de la société numérique (1). «Attention, nous ne sommes pas des technophobes, prévient Cédric Biagini, coauteur et éditeur. Nous ne souhaitons pas revenir à la bougie. La question n’est pas seulement de savoir si on veut utiliser ou pas un portable, mais de savoir quelle société on veut.» Leur ouvrage, qui vient de paraître, critique l’invasion technologique et ses ravages - télévision, Internet, portable, biométrie, puces RFID (radio frequency identification, permettant de détecter un objet ou une personne) -, acceptés sans sourciller par une société endormie, disent-ils, par le mythe du progrès. Cette posture marginale s’inscrit dans une histoire récemment revisitée. «La révolte des luddites a eu quelque chose d’exemplaire, insiste Guillaume Carnino. Même si le contexte n’est pas le même aujourd’hui.»
Il était une fois le luddisme.
Le mot «luddisme» vient de Ned Ludd, figure réelle ou légende, nul ne le sait vraiment. Un tisserand du Leicestershire qui aurait cassé un métier à tisser avec une masse, ou le patronyme d’un roi imaginaire ? En tout cas, sous le drapeau de cette figure tutélaire, des émeutes d’ouvriers du textile ont éclaté dans la région des Midlands, en Grande-Bretagne, entre 1811 et 1813. Tisserands, bonnetiers, laineurs ont détruit des milliers de machines perçues comme une menace pour leur mode de vie. Le mouvement sera réprimé dans le sang, après le vote d’une loi au Parlement britannique, en 1812, condamnant à la peine de mort les briseurs de machines - malgré l’opposition du poète Lord Byron.
Renaissance aux Etats-Unis
La révolte luddite sera enterrée, considérée comme réactionnaire par Marx, qui estime que le luddite n’a pas encore appris «à distinguer la machinerie de son utilisation capitaliste, et donc à transférer ses attaques du moyen matériel de production lui-même, à la forme sociale d’exploitation de celui-ci.» Elle sera quand même la source d’inspiration du décor de Shirley, un roman de Charlotte Brontë paru en 1849, qui se déroule au cœur du soulèvement luddite, dans le Yorshire des années 1811-1812. Le terme «luddite», vocable courant dans les pays anglo-saxons, désigne péjorativement tout réfractaire à la technique. Oublié pendant un siècle et demi, dénigré pour son obscurantisme, le luddisme ressurgit au milieu du XXe siècle et récupère notamment une dimension politique grâce à l’historien E.P. Thompson (1963). Au milieu des années 1980, un autre historien, l’Américain David Noble, se penche sur la passivité des travailleurs face à l’automatisation. «Ce qu’il repère dans le luddisme, c’est le souci farouche dont les ouvriers anglais firent preuve pour conserver un contrôle sur les machines, et donc une autonomie dans leur existence, contre les innovateurs, les manufacturiers et le gouvernement» , défend François Jarrige, auteur d’une thèse sur le bris de machines en France.
Dans ce sillage historique, un mouvement d’opposition aux technologies, le néoluddisme, va explicitement s’en réclamer dans les années 90 aux Etats-Unis. «Les technologies créées et disséminées par les sociétés occidentales sont incontrôlables et défigurent le fragile équilibre de la vie sur Terre», écrit Chellis Glendinning, un psychologue du Nouveau-Mexique dans Notes pour l’écriture d’un manifeste néoluddite. Le néoluddisme veut enrayer le progrès par souci écologique, lutter contre l’automatisation tenue pour responsable du chômage, et dénoncer les méfaits de l’informatique.
Sommet symbolique de cette résistance américaine : Kirkpatrick Sale, une des figures de proue du mouvement, casse un ordinateur devant 1 500 personnes venues l’écouter au New York City Town Hall en 1995. Son plaidoyer contre le capitalisme industriel, Rebels against the Future, a été traduit en France en 2006 sous le titre la Révolte luddite, briseurs de machines à l’ère de l’industrialisation (2).
Hasard de l’air du temps ? Tardive tache d’huile du néoluddisme en France?
De Ned Ludd à José Bové
Deux autres livres sur le sujet sont parus la même année, dont l’un chez un éditeur loin d’être confidentiel. «Il n’existait rien de français sur les luddites, alors qu’une trentaine de livres ont été publiés en Grande-Bretagne, explique Eric Arlix, qui dirige Ere, éditeur des Luddites (3). Alors que le mot revenait de manière insistante depuis quelques années.» Trois jeunes chercheurs ont travaillé à réparer la lacune hexagonale, en profitant de l’actualité du luddisme pour se pencher sur l’histoire du mouvement. «Le luddisme est une manière de redonner une conscience historique à l’écologie politique», estime Vincent Bourdeau, docteur en philosophie et coauteur. De son côté, Nicolas Chevassus-au-Louis, docteur en biologie et journaliste, raconte qu’il a eu l’idée des Briseurs de machines, de Ned Ludd à José Bové (4) en parcourant un article de la revue Nature qui évoquait la première destruction d’OGM en Angleterre. Pour lui, le luddisme revient aujourd’hui «sous la forme du fauchage des cultures transgéniques, la première fois qu’une nouvelle technologie est détruite par ses opposants depuis le XIXe.» Exhumé de l’histoire, le luddisme a fini par pénétrer un univers militant et devenir un lieu de mémoire pour de nouveaux groupes contestataires.
Aujourd’hui, différentes communautés militant contre l’imposition des nouvelles technologies, de manière disparate et non structurée, s’en réclament à mots couverts ou ouvertement. Avec la volonté de se doter des bases théoriques, se revendiquant de Jacques Ellul (5), de Günther Anders ou d’apôtres de la décroissance. En 2005, en Espagne, est né l’explicite los Amigos del Ludd («les Amis de Ludd»), bulletin d’information anti-industriel. En France a commencé à paraître en 1998 Notes & Morceaux choisis , bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle.
Sur le terrain, les militants « reviennent à des formes d’actions directes en s’en prenant aux technologies», estime Nicolas Chevassus-au-Louis. C’est le cas des trois inculpés accusés d’avoir détruit à coups de marteau deux bornes biométriques de la cantine du lycée de Gif-sur-Yvette le 17 novembre 2005. L’appel, après le procès qui s’est tenu fin janvier 2006 à Evry, doit être jugé en septembre. «Ces destructions volontaires d’objets technologiques, plants d’OGM, lecteurs biométriques ou ordinateurs, s’apparentent à la démarche luddite en ce qu’elles ne visent pas en premier lieu à obtenir de meilleures conditions de travail à l’intérieur du système de production industriel, mais bien plutôt à s’en extraire» (1), estime Célia Izoard, une des trois coïnculpés du Collectif contrebiométrique.
Autre lieu, autre rendez-vous, à Grenoble, avec un autre tandem qui souhaite garder l’anonymat et disparaître au profit du collectif Pièces & Main d’Œuvre (P & MO) (6). Devant eux, sur la table, repose un énorme classeur qui représente cinq ans d’enquête dans la capitale dauphinoise et sa région. Leur militantisme vient d’une longue tradition, celle qui a manifesté contre la centrale de Creys-Malville en 1977. «Nous sommes les héritiers des mouvements antinucléaires des années 70, explique l’homme. C’était alors un mouvement issu de chercheurs qui avaient encore un regard critique.» Leur combat d’aujourd’hui est la lutte antinanotechnologies, rebaptisées «nécrotechnologies» dans une agglomération célèbre pour sa co ncentration de chercheurs et d’entreprises high-tech . Dernier fait d’arme, la perturbation de l’inauguration en grande pompe du pôle Minatec, en juin 2006, grâce au rappel d’environ 1 000 personnes (antibiométrie, Sortir du Nucléaire, anti-OGM, Verts.). P & MO sont des virtuosesde l’enquête de fond pour contredire l’activisme politico-universitaire, sacrifiant également à des tournées dans toute la France pour argumenter sur les dangers volontairement cachés des techniques dernier cri : «Les politiques et les scientifiques nous imposent leurs décisions, sans jamais demander l’avis des citoyens.»
Dépossession
Dans le bar parisien, Guillaume Carnino renchérit : «Depuis le XIXe siècle, il n’y a aucun questionnement ou débat sur l’idéologie du progrès et les choix technologiques. L’essentiel pour nous est de tirer la technologie du côté du politique.» Son livre décrit un individu dépossédé de son savoir-être par les nouvelles technologies, comme l’auraient été les luddites de leur savoir-faire. Disparition de métiers, impossibilité de communiquer sans machines, vision utilitariste du monde, identification croissante des individus et traçabilité des biens avec la biométrie et les puces de détection. Le portrait qu’ils font de la société ne prête guère à rire. Mais ces libertaires inquiets sont rejoints ici ou là par d’autres, à l’instar de Michel Alberganti qui alerte, dans Small Brothers (Actes Sud, 2007) sur le danger des puces RFID (celles qui détectent un objet ou une personne), qui se déploient dans l’indifférence générale, et sur leur danger pour la démocratie. «Je ne serais pas étonné qu’il y ait dans les années à venir un mouvement de critique croissant» , suggère Nicolas Chevassus-au-Louis. Ce sondage sur l’avenir de l’Internet, paru en septembre 2006, semble le pronostiquer également. Une majorité (58 %) des 742 experts interrogés par l’institut américain Pew (7) imagine que, d’ici à 2020, des groupes de Refuznik (les «tech-refuzniks») hostiles à la technologie apparaîtront et pourront avoir recours à des actions terroristes pour perturber le fonctionnement de l’Internet. «Ces adeptes du luddisme, estimait alors Ed Lyell, expert américain des questions d’Internet et d’éducation, n’hésiteront pas à utiliser la violence pour arrêter le progrès même si celui-ci est utile.» Paranoïa contre paranoïa ?
(1) La Tyrannie technologique, collectif, l’Echappée, 254 pp., 12 €.
(2) La Révolte luddite, Kirkpatrick Sale, traduit de l’américain par Célia Izoard, L’Echappée, 341 pp., 19 €.
(3) Les Luddites, Vincent Bourdeau, François Jarrige, Julien Vincent, éd. Ere, 157 pp., 15 €.
(4) Les Briseurs de machines, Nicolas Chevassus-au-Louis, Seuil, 269 pp., 20 €.
(5) Jacques Ellul (1912-1994), sociologue et militant écologiste, virulent critique de la société technicienne.
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13.05.2007
Scénes de la vie future
Passée sous le rouleau compresseur de la modernité, l’œuvre de Georges Duhamel est au mieux devenue synonyme de ringardise, au pire qualifiée de réactionnaire . Il est pourtant parfois salutaire de lire des auteurs oubliés ou infréquentables . Georges Duhamel ne fut pas seulement romancier, poète, dramaturge, il fut aussi un essayiste, un humaniste fervent, un infatigable voyageur, et l’ensemble de son œuvre, vaste, est traversée par l’idée de « civilisation », titre du livre qui lui apporta le prix Goncourt en 1918 .
« Injustement oublié », selon Jacques Ellul1 , Georges Duhamel fut l’un des premiers pourfendeurs de la technique dans ses Scènes de la vie future qui parurent pour la première fois en 1930 à son retour des Etats-Unis . Dans un bel article intitulé « Duhamel, l’œuvre silencieuse », Vincent Laisney rappelait il y a quelques années que « comme ses contemporains, Duhamel fut le témoin des transformations de la société nouvelle, mais plus lucide que beaucoup d’entre eux, il vit très tôt quels périls ferait courir à la civilisation le développement impétueux de la technique, dont nous subissons plus que jamais aujourd’hui les effets dévastateurs . »2
Se présentant sous la forme de dialogues platoniciens, les quinze chapitres qui composent les Scènes de la vie future sont des critiques romancées d’un monde aveuglé par le développement prodigieux de la technique soutenant la croissance folle de sa « cathédrale du commerce » (chapitre XV) et qui pourtant s’effondrera dans un krach historique quelques mois après le retour en France de Duhamel . Il perçoit déjà que « cette civilisation (…) est en train de conquérir le vieux monde » et qu’il a sous les yeux l’avenir de l’Europe . Ses critiques de l’automobile et de la vitesse dans un chapitre intitulé « Automobile ou les lois de la jungle » (VI) illustre parfaitement le paradoxe de l’apparent gain de temps que représente la vitesse et que théorisera plus tard un Ivan Illich . Son « entretien avec Parker P. Pitkin sur les conquêtes de la science » (chapitre II) lui fait rapidement dire avec un brin d’amertume que « le visage de la raison pourrait [lui] devenir odieux » . Certes, on sourit à la lecture des pages consacrées au cinéma, au récit de son entrée dans « l’antre du monstre », mais on ne peut que reconnaître que sa description du « nouveau temple » (chapitre XII) où « une trentaine d’hommes jouent au ballon » ou que son étourdissement devant les « extravagances de la publicité » (chapitre X) sont d’une actualité qui date de presque quatre-vingts ans et que l’œuvre de Duhamel n’est oubliée que parce qu’elle décrit trop clairement notre quotidien .
Contre la croyance en un avenir forcément meilleur, croyance largement répandue depuis le XVIIIème siècle et raffermie par les conquêtes techno-scientifiques du XIXème et du XXème siècles, Georges Duhamel, qui sait lui aussi qu’après le désastre de 14-18 les civilisations sont désormais mortelles, reste prudent et à l’écoute de son époque . Aussi précise-t-il avec justesse dans la préface : « Que l’avenir ait pour soi la grande force et la grande vertu de n’être pas encore, cela ne saurait m’empêcher de le regarder venir et de le juger froidement . »
Deux ans plus tard, dans Querelles de famille (introuvable aujourd’hui dans le commerce), Duhamel dénoncera la pollution des villes, demandera la « trêve des inventeurs », déplorera le recul de l’écrit devant l’arrivée du télégraphe (qu’aurait-il pensé d’internet ?), montrera les ravages de la vitesse…
Dans l’attente d’une réédition plus large de la centaine d’ouvrages de Georges Duhamel (romans, essais, récits de voyage, correspondances,…), on découvrira ou on se replongera avec étonnement et plaisir dans Scènes de la vie future qui révèle la pensée d’un humaniste qui ne cessa de mettre en garde ses contemporains contre les dangers d’un développement incontrôlé de la science et de la technique .
1 – Jacques Ellul, Le bluff technologique, Hachette Littératures, 1988, p.18Patrice Charrier
2 – Vincent Laisney, « Duhamel, l’œuvre silencieuse », in La Quinzaine littéraire, août 2001, n°813
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09.05.2007
Les aventures de la marchandise
Les aventures de la marchandise
Auteur Anselm Jappe
Editions Denoël ; 20 Euros 300 pages
La critique morale de la société capitaliste pour utile qu’elle soit ne peut remplacer une analyse approfondie de sa nature et de son fonctionnement. Sans une telle analyse en effet, toute tentative de dépassement de la société croissanciste est ou bien vouée à l’échec ou bien, pire encore, aboutit à renforcer sa domination. Pour soigner une maladie c’est à ses causes qu’il faut s’attaquer et non à ses symptômes, sinon le remède risque bien d’être pire que le mal.
C’est donc à l’analyse de l’essence même du capitalisme que nous invite Anselm Jappe dans son essai. Reprenant l’œuvre de Marx, il commence par examiner les catégories de base de la société capitaliste à savoir la valeur, l’argent, la marchandise, le travail abstrait, le fétichisme de la marchandise. La notion de valeur est des plus importantes pour comprendre ce qu’est le capitalisme. Sans elle en effet l’échange de marchandises ne serait tout simplement pas possible et a fortiori il n’y aurait ni argent ni même de société capitaliste. La valeur est pour Jappe une abstraction réelle. Abstraction car la valeur n’existe en définitive que dans l’imaginaire social, mais néanmoins réelle puisque celle-ci va conditionner toute l’organisation sociale concrète : l’objectif de la société n’est plus de produire des objets utiles mais devient, par un étrange renversement, la recherche de l’augmentation indéfinie de la valeur. « Les moyens dont dispose la société pour atteindre ses buts qualitatifs se sont transformés en une puissance indépendante, et la société se trouve elle-même réduite à un moyen au service de ce moyen devenu fin. » [p69].
La critique de la valeur débouche naturellement sur une critique du travail en tant que travail-marchandise ou travail-emploi. Pour Jappe l’opposition que fait le marxisme traditionnel entre travail et capital est une erreur. « Travail salarié et capital ne sont que deux états d’agrégation de la même substance : le travail abstrait chosifié en valeur » [p100]. Ainsi, est-il vain de condamner les méchants capitalistes qui font des gros profits : ceux-ci ne sont en définitive que les rouages d’un mécanisme social dont ils ne maîtrisent pas la dynamique. « En vérité, les capitalistes ne sont que les serfs de l’autovalorisation tautologique du capital » [p112]. La conclusion est sans appel : la suppression la domination exercée par le capital passe par l’abolition du travail. Jappe rejoint ici les travaux du groupe allemand Krisis (qui soit dit en passant n’a strictement aucun rapport avec la revue éponyme d’extrême droite lancée par Alain de Benoist) auquel il participe(ait ?) et dont on peut consulter avec profit le manifeste contre le travail .
La notion de valeur est également essentielle pour comprendre la crise structurelle dans laquelle s’enfonce inexorablement la société capitaliste et dont elle ne se relèvera pas. Aujourd’hui, d’une part la part du travail dit productif (c’est-à-dire qui crée de la valeur au sens capitaliste) ne cesse de diminuer sous les coups de boutoirs de la 3ème révolution industrielle (c’est-à-dire essentiellement l’informatisation) alors que d’autre part les faux frais (par exemple l’éducation, les infrastructures routières, la sécurité, l’administration, la comptabilité des entreprises, et tout le travail dit non productif de manière générale, …) augmentent toujours plus. Ainsi, au niveau global, la production de valeur (et donc la masse de profit) ne fait que diminuer. Pour contrecarrer cette déficience, et perdurer malgré tout, le système capitaliste doit alors recourir au capital fictif c’est-à-dire à l’autonomisation des marchés boursiers et à la spéculation. Celui-ci permet de simuler de manière artificielle une accumulation inexistante. « […] les mouvements fous de l’argent ne sont pas la cause, mais la conséquence des troubles dans l’économie réelle. » [p161]. Gare au krach ! Quant à ceux qui croient que l’on pourrait remédier à ces maux par la politique Jappe les met en garde dans la section intitulée La politique n’est pas la solution (disponile ici) : la raison centrale est que l’Etat ne dispose pas de moyen autonome d’intervention.
Dans la suite de son ouvrage Jappe étudie plus particulièrement l’aspect historique et anthropologique de la société capitaliste. « Dans le concept de valeur est incluse son évolution mais non le fait de savoir où, quand et si elle doit rencontrer les conditions qui permettent de lui donner réalité » [p192]. Il rappelle notamment que l’existence de la société marchande telle que nous la connaissons aujourd’hui a nécessité au préalable la destruction des vieilles sociétés traditionnelles et que cela ne s’est pas passé sans heurts (luddites, etc.). Ce n’est qu’avec l’aide de l’Etat que celle-ci a réussi à s’imposer.
Puisant dans les œuvres d’anthropologues bien connus des objecteurs de croissance comme Karl Polanyi ou Marcel Mauss en passant par Marshall Sahlins, Jappe met également en évidence le fait que les catégories de base de l’économie ne sont pas de nature transhistorique mais bien de nature historique : la subordination de la société à l’économie n’est pas une fatalité !
Enfin, Anselm Jappe, analyse à la fin de son essai certains discours anticapitalistes qui, sous couvert de bonnes intentions, peuvent être en dernière analyse contre-productifs. Le mouvement altermondialiste avec son culte de l’Etat est le premier visé.
En résumé cet ouvrage est digne de figurer en bonne place dans la bibliographie décroissante. Rien de tel qu’une critique sans concession des catégories de bases de l’économie pour se décoloniser l’imaginaire et sortir de l’économicisme….
Signalons aussi sur le net le texte Quelques bonnes raisons de se libérer du travail d’Anselm Jappe.
Bonne lecture
20:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : décroissance
07.03.2007
Cornélius Castoriadis
La Décroissance est souvent réduite à sa dimension individuelle. Fréquemment les médias, lorsqu’ils abordent celle-ci, ne s’intéressent principalement qu’aux pratiques concrètes adoptées par les Objecteurs de Croissance pour vivre en accord avec leurs idées. Il y est donc question de simplicité volontaire, de « consommation responsable » à travers le bio, etc., parfois même d’autoproduction. Pourtant, si cet aspect est fondamental, il ne faudrait pas que celui-ci occulte la dimension collective, c’est-à-dire le projet politique, qui sous-tend le mouvement de la Décroissance. A savoir une société autonome au sens de Castoriadis et/ou de Illich (pour une discussion sur cette notion d’autonomie voir ici ).
Le texte ci-dessous est extrait d’un entretien avec de Cornélius Castoriadis avec Olivier Morel le 18 juin 1993 (pour l’intégralité voir La république des lettres, ou le recueil La montée de l’insignifiance aux édition du Seuil, 1996 pour plus de textes consacrés à la situation contemporaine). Dans ce bref mais intense passage Castoriadis aborde certains thèmes essentiels comme le Progrès, la sortie de l’économicisme, la place du travail, la question du sens, la démocratie, la frugalité, etc. La lucidité dont il fait preuve est impressionnante.
Concernant Castoriadis, signalons également qu’il existe un entretien réalisé par Daniel Mermet à l’occasion de la sortie de La montée de l’insignifiance disponible sur le site de l’émission Là Bas si j’ suis à cette adresse .
Bonne lecture.
La montée de l'insignifiance (Extrait)
Il n'y a pas dans l'histoire de progrès, sauf dans le domaine instrumental. Avec une bombe H nous pouvons tuer beaucoup plus de monde qu'avec une hache en pierre et les mathématiques contemporaines sont infiniment plus riches, puissantes et complexes que l'arithmétique des primitifs. Mais une peinture de Picasso ne vaut ni plus ni moins que les fresques de Lascaux et d'Altamira, la musique balinaise est sublime et les mythologies de tous les peuples sont d'une beauté et d'une profondeur extraordinaires. Et si l'on parle du plan moral, nous n'avons qu'à regarder ce qui se passe autour de nous pour cesser de parler de "progrès". Le progrès est une signification imaginaire essentiellement capitaliste, à laquelle Marx lui-même s'est laissé prendre.
Cela dit, si l'on considère la situation actuelle, situation non pas de crise mais de décomposition, de délabrement des sociétés occidentales, on se trouve devant une antinomie de première grandeur. La voici: ce qui est requis est immense, va très loin - et les êtres humains, tels qu'ils sont et tels qu'ils sont constamment reproduits par les sociétés occidentales, mais aussi par les autres, en sont immensément éloignés. Qu'est-ce qui est requis ? Compte tenu de la crise écologique, de l'extrême inégalité de la répartition des richesses entre pays riches et pays pauvres, de la quasi-impossibilité du système de continuer sa course présente, ce qui est requis est une nouvelle création imaginaire d'une importance sans pareille dans le passé, une création qui mettrait au centre de la vie humaine d'autres significations que l'expansion de la production et de la consommation, qui poserait des objectifs de vie différents, qui puissent être reconnus par les êtres humains comme valant la peine. Cela exigerait évidemment une réorganisation des institutions sociales, des rapports de travail, des rapports économiques, politiques, culturels. Or cette orientation est extrêmement loin de ce que pensent, et peut-être de ce que désirent les humains aujourd'hui. Telle est l'immense difficulté à laquelle nous avons à faire face. Nous devrions vouloir une société dans laquelle les valeurs économiques ont cessé d'être centrales (ou uniques), où l'économie est remise à sa place comme simple moyen de la vie humaine et non comme fin ultime, dans laquelle on renonce à cette course folle vers une consommation toujours accrue. Cela n'est pas seulement nécessaire pour éviter la destruction définitive de l'environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la misère psychique et morale des humains contemporains. Il faudrait donc désormais que les êtres humains (je parle maintenant des pays riches) acceptent un niveau de vie décent mais frugal, et renoncent à l'idée que l'objectif central de leur vie est que leur consommation augmente de 2 ou 3 % par an. Pour qu'ils acceptent cela, il faudrait qu'autre chose donne sens à leur vie. On sait, je sais ce que peut être cette autre chose - mais évidemment cela ne signifie rien si la grande majorité des gens ne l'accepte pas, et ne fait pas ce qu'il faut pour qu'elle se réalise. Cette autre chose, c'est le développement des êtres humains, à la place du développement des gadgets. Cela exigerait une autre organisation du travail, qui devrait cesser d'être une corvée pour devenir un champ de déploiement des capacités humaines, d'autres systèmes politiques, une véritable démocratie comportant la participation de tous à la prise des décisions, une autre organisation de la païdeïa pour former des citoyens capables de gouverner et d'être gouvernés, comme disait admirablement Aristote - et ainsi de suite... Bien évidemment, tout cela pose des problèmes immenses: par exemple, comment une démocratie véritable, une démocratie directe, pourrait-elle fonctionner non plus à l'échelle de 30 000 citoyens, comme dans l'Athènes classique, mais à l'échelle de 40 millions de citoyens comme en France, ou même à l'échelle de plusieurs milliards d'individus sur la planète. Problèmes immensément difficiles, mais à mon avis solubles -- à condition précisément que la majorité des êtres humains et leurs capacités se mobilisent pour en créer les solutions -- au lieu de se préoccuper de savoir quand est-ce que l'on pourra avoir une télévision 3 D.
Telles sont les tâches qui sont devant nous - et la tragédie de notre époque est que l'humanité occidentale est très loin d'en être préoccupée. Combien de temps cette humanité restera obsédée par ces inanités et ces illusions que l'on appelle marchandises? Est-ce qu'une catastrophe quelconque - écologique, par exemple - amènerait un réveil brutal, ou bien plutôt des régimes autoritaires ou totalitaires? Personne ne peut répondre à ce type de questions. Ce que l'on peut dire, est que tous ceux qui ont conscience du caractère terriblement lourd des enjeux doivent essayer de parler, de critiquer cette course vers l'abîme, d'éveiller la conscience de leurs concitoyens.
14:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : décroissance, écologie
06.03.2007
Pesticides. Révélations sur un scandale français, par Fabrice Nicolino et François Veillerette.
Pour la première fois, le dossier des pesticides est ouvert en grand, et il ne pourra plus être refermé.
Savez-vous qu'il y a des pesticides dans la rosée du matin sur les fleurs ? Savez-vous qu'il y en a dans l'eau de pluie, à Paris, Rennes, Marseille, Lyon, Bordeaux ? Savez-vous qu'il y en a dans les sources, dans les nappes les plus profondes, dans les sols, dans les pommes, dans le pain ? Savez-vous qu'il y en a dans le sang des nouveau-nés, dans le lait des mères, dans la graisse de nos corps ? Savez-vous qu'il y en a dans l'air intérieur des maisons ?
Les pesticides sont partout, et leurs molécules s'attaquent directement à la vie des humains et de tous les êtres vivants. Jusqu'au début de 2007, les responsables de ce désastre sans précédent pouvaient dormir tranquillement. Nul ne les connaissait. Grâce à un livre, qui paraît chez Fayard le 1er mars, ce n'est plus le cas.
Leurs deux auteurs, Fabrice Nicolino et François Veillerette, sont connus et reconnus. L'un est journaliste, l'autre responsable écologiste, ancien président de Greenpeace en France. Ils révèlent, dans le sens le plus fort de ce mot, un système. Un système né après 1945, grâce auquel l'industrie des pesticides a pris le pouvoir, tous les pouvoirs.
Ce livre donne des noms, tous les noms. Il met en accusation l'Inra et le ministère de l'Agriculture. Il explore une à une les méthodes du lobby, dénonce les congrès « scientifiques » truqués et le rôle direct dans la désinformation de Marcel Valtat, l'homme de l'amiante, celui qui a empêché son interdiction pendant des décennies. Il raconte au passage le sort fait aux Antilles, dont certaines zones sont polluées pour des centaines d'années, et la complicité de très hauts fonctionnaires avec l'industrie dans le terrible dossier du Gaucho.
Ce livre ne pourra donc passer inaperçu. Mais ceux qui sont accusés se battront, et ils en ont les moyens. Les nôtres sont en comparaison dérisoires. C'est pourquoi nous comptons sur vos forces. Sur votre volonté. Sur votre liberté. Aidez-vous à faire connaître ces vérités cachées. Parlez de ce livre ! Nous avons grand besoin de votre aide. Fabrice Nicolino et François Veillerette
17:35 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : écolgie, décroissance