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04/06/2013

L’empire du non sens

jacques-ellul.jpegL’empire du non sens

Un essai de Jacques Ellul, Ed. PUF 1980

 

Voici un ouvrage de Jacques Ellul dédié à l’art moderne. Non pas à l’art de façon générale, mais bien à l’art moderne, c’est-à-dire à la forme revêtue par l’art dans une société devenue technicienne depuis la constitution en son sein du système technicien. Ainsi, ne s’agit-il pas de savoir ce qu’est l’art d’une façon transhistorique, ou même de savoir si l’art moderne est bien effectivement de l’art, mais plutôt, d’analyser les spécificités de cette nouvelle forme d’art. Bien qu’édité en 1980, cet essai  reste d’une étonnante actualité.

Un simple coup d’œil aux productions artistiques d’aujourd’hui confirme en effet que l’art continue à jouer ce double jeu que dénonçait déjà Jacques Ellul à son époque. D’un côté, les artistes adoptent une posture qui se veut critique, innovante, voire même parfois subversive mais qui, d’un autre côté et dans les faits, est essentiellement conservatrice et ne conduit qu’à intégrer, un peu plus chaque jour, l’homme au sein du système technicien. L’art ne joue plus, comme autrefois, un rôle de médiation symbolique entre l’homme et le monde vécu, offrant ainsi à l’homme une prise sur le réel, mais bien au contraire, il participe à la destruction du sens et des symboles qui avaient été le fruit d’une lente, très lente, maturation des sociétés humaines.

L’art moderne, comme tout art, exprime la réalité de son temps. Mais, à la différence du passé, notre réalité n’a plus aucun sens ! Sous les coups de boutoir du système technicien, les questions essentielles, concernant par exemple le sens de la vie, la mort ou encore la relation à l’eternel, ont laissé place à de simples questions techniciennes ne portant plus que sur le « comment ». Bref, dans la mesure où la technique s’est substituée au symbolique, le moyen a finalement supplanté la fin ! Dans ce contexte, l’art n’évoque plus une « conception de la vie », un « autre chose à dire », mais se borne à refléter le matérialisme le plus plat. Ainsi, pour Jacques Ellul, l’art, aujourd’hui décroché de la réalité profonde de l’homme[1] , est  « devenu impuissant dans la reprise symbolique du monde ».

A l’intérieur de l’art moderne, Jacques Ellul distingue toutefois deux grands courants : « l’art à message » et « l’art formaliste ».

Les artistes, adeptes de « l’art à message », estiment dire quelque chose à travers leurs œuvres. Ils pensent et souhaitent utiliser l’art comme un moyen d’action, comme un levier porteur d’un message. Toutefois, en y regardant de plus près, leur activité ne produit, outre un voile et une justification de la société ambiante, qu’une compensation : dans une société devenue inhumaine l’art à message ne fait que distraire l’homme des vrais problèmes. C’est un art de la fuite, une pure évasion. Il aide certes l’homme à supporter l’insupportable mais guère plus.

Ainsi, lorsque cet art se présente comme révolutionnaire, il ne condamne que des lieux communs d’une autre époque et reste totalement aveugle aux nouvelles et réelles difficultés que doit affronter notre société, comme la croissance économique ou le progrès technique. Il focalise l’homme moyen sur de fausses questions. Par exemple, bien que notre société soit caractérisée  par un changement permanent et en perpétuelle accélération, il continue trop souvent à présenter la transgression comme un acte révolutionnaire. Cela était sans doute vrai au temps de la société féodale mais plus dans la nôtre où l’on voit mal ce qui pourrait être encore faire l’objet d’une transgression tant les artistes sont devancés sur ce point par le développement de la science et de sa fille, la technique. Où sont les derniers tabous ? A contrario, une posture conservatrice semblerait paradoxalement plus transgressive…

D’autres artistes, à travers des œuvres laides, absurdes, insupportables, estiment dévoiler la réalité de notre société. Celles-ci n’en seraient, en somme, que le reflet. Ainsi, espèrent-ils amener le public à prendre conscience que c’est notre société elle-même qui est devenue inhumaine, intolérable, et que c’est précisément elle qu’il conviendrait de changer. Mais, loin d’armer la révolte, nous dit Jacques Ellul, ces œuvres ne font que  redoubler la peine des hommes et ne les renvoient qu’à leur impuissance. Elles ne proposent, en effet, nul point d’ancrage à partir duquel critiquer notre monde, aucune conception de la vie permettant d’alimenter l’envie et la force de se battre. Elles n’offrent, encore, aucun projet d’émancipation : elles n’invitent, en définitive, qu’à la constatation du néant dans toute sa crudité.

Finalement, cet art à message n’est bien souvent qu’un « ludisme compensatoire », qui, comme tout jeu, ne conteste rien et ne propose que l’évasion du réel. Il n’atteste, tout bien considéré, que de l’incapacité à affronter le réel effectif.

Mais il est un autre art : « l’art formaliste ». Celui-ci se caractérise par deux éléments : la recherche de pures formes d’une part et la théorie d’autre part. C’est un art dénué de toute signification, sans contenu, mais aussi de plus en plus raffiné et éloigné de l’homme moyen.

Dans « l’art formaliste », c’est la théorie qui précède l’œuvre. « L’artiste est un ingénieur qui manipule des appareils en applications d’une théorie.[2] » Tout y est théorisé, même la spontanéité ! Il s’agit de tout réduire à des éléments isolés pour ensuite les recombiner selon des règles bien définies. La poésie se transforme ainsi en simple « jeux de mots », des mots réduits à des pures formes et agencés selon un plan préétabli à l’avance. On programme un algorithme et hop ! voici une œuvre !

Jadis, l’artiste et l’homme moyen partageaient une expérience commune à partir de laquelle le premier transfigurait et symbolisait la condition humaine, désormais, celui-ci vit dans un monde totalement artificiel, peuplé de théories et de concepts abstraits, foncièrement étranger à ce que vivent les gens dans leur quotidien. L’art est devenu une affaire de spécialistes patentés et il faut maintenant expliquer les œuvres au public.

Cet art témoigne de la « perte du sens » dont est victime notre civilisation. Si, autrefois, les sociétés étaient structurées autour de croyances ou de valeurs, souvent d’origine religieuse, la nôtre ne reconnait que les faits bruts et la matière la plus crasse. Plus de spiritualité, ni de morale, ni même de sens esthétique, la société technicienne n’accorde de la valeur qu’à l’efficacité. L’art formaliste est ainsi en complète conformité avec la technique qui, elle aussi, n’a ni but, ni finalité et surtout pas de sens.

« On combine des symboles algébriques parce que l’on ne vit rien. Et l’on ne vit rien parce que l’on est plongé dans un milieu qui ne permet ni expérience profonde, ni maturation, ni relation suivie[3]. »

Les artistes ne participent plus à ce qui fait pourtant la spécificité de l’homme : imposer un ordre dans le chaos de l’univers. Ils ne créent plus de relation symbolique entre l’homme et son milieu. Or, « s’il n’y a pas sujet, intention, sens, transmission d’une information significative, au-delà de l’opération, il n’y a pas d’art (ou en tous cas ce que jusqu’ici on appelait art)[4] ». Bref, « les artistes assassinent l’art.[5] » Ils ne font que s’adonner au « ludisme technicien »: munis de quelques règles, plus ou moins arbitraires qu’ils se donnent, ils jouent avec les instruments et les possibilités offerts par la technique. La profondeur affichée de la théorie n’est là que pour masquer leur incapacité à exprimer quoi que soit.

En outre, l’art formaliste a pour fâcheuse conséquence d’enfermer les hommes dans le système technicien : il les adapte. En ne leur proposant que des œuvres sans signification, des œuvres qui sont elles-mêmes leur propre fin et qui n’expriment plus rien d’autre qu’elles-mêmes, ce type d’art les conditionne à ne plus voir que le jeu des moyens. Pis ! En détruisant les œuvres du passé, en les modernisant, en ne produisant que des formes toujours plus abstraites, exclues de toute dimension temporelle, il les prive de toute la richesse symbolique graduellement accumulée par l’expérience humaine, autrement dit de toute boussole qui permettrait aux hommes de s’orienter et de donner du sens. La société technicienne apparaît dès lors comme naturelle, normale, et l’intégration des hommes y est d’autant facilitée.

Finalement, dans une société privée de sens, l’art formaliste est la seule issue qui reste à l’art. Car sans sens, point de symbolisation et sans symbolisation, seules ne demeurent que les pures formes vides de tout contenu.

Mais qu’en est-il de l’artiste ? Loin d’être libre, comme il s’en vante trop souvent, il endosse plutôt un rôle social fondamental dans une société technicienne : c’est le spécialiste de la liberté ! Quand la réalité se trouve toujours davantage soumise à la mécanique de fer implacable du système technicien, il est nécessaire d’offrir aux hommes le complément essentiel, disons spirituel, sans lequel ils sombreraient dans la dépression et l’anomie. L’homme est en effet tout à la fois corps et esprit et il ne peut délaisser l’un pour l’autre. L’artiste joue donc un rôle de toute première importance.

D’ailleurs, au lieu d’être conspué et banni, parce que ses actes s’opposeraient à l’ordre établi, tels les artistes maudits du passé voués à mourir de faim, l’artiste d’aujourd’hui est adulé par les spectateurs, il profite même de tous les avantages de la société. « Mais, se demande Jacques Ellul, la société récompenserait-elle les artistes s’ils étaient véritablement révolutionnaires ?[6] ». Poser la question c’est y répondre…

La liberté de l’artiste est en somme toute fictive, elle ne s’attaque en rien aux véritables contraintes de notre époque. De toute façon, tout est devenu possible : c’est le chaos. Ce n’est qu’une « liberté faite de vide ». Après tout, comme tout un chacun, l’artiste est lui aussi déterminé par son milieu sociologique : il fréquente tels salons, telles personnes, participe à telles émissions de télé, etc. sans quoi il ne serait pas reconnu, mais, ce n’est pas tout, il est également façonné par le système technicien, qui lui donne sa place au sein de la société et lui fournit ses outils, et, enfin, il est de plus en plus soumis au public, aux commanditaires, ainsi qu’à une nouvelle figure, d’apparition récente : le critique d’art.

Ce dernier, remarque Jacques Ellul, occupe désormais une fonction indispensable. Sans lui, en effet, l’homme moyen serait confronté à un déferlement d’œuvres d’art tous azimut auxquelles il ne pourrait, par lui-même, ni donner un sens ni distinguer celles qui ont de la valeur de celles qui n’en ont pas.  Le critique d’art permet dans ce contexte d’attester de la durabilité d’une œuvre. C’est lui qui sélectionne ce qui est digne d’intérêt, c’est lui encore qui définit la mode et assure le rôle de publicitaire vis-à-vis de la masse. Son rôle, « qui se situe bien au-dessus de l’artiste créateur[7] », est triple : il peut, dans le cadre de « l’art à message », expliciter le message, ajouter des explications ; mais mieux, il est aussi capable d’expliciter le « non-message » de « l’art formaliste ». Dans la mesure où les œuvres ne disent plus rien, puisqu’elles ne sont devenues qu’un simple jeu de formes, c’est lui qui se charge de parler à leur place, bref de fabriquer du sens à partir du non sens ! L’art et la compréhension de l’art deviennent ainsi l’affaire d’un spécialiste, une technique comme une autre, qui contribue donc, en réduisant l’art à n’être qu’une forme de cryptographie, à évacuer ce qui reste de sens. Enfin, et principalement dans les régimes doctrinaires, le critique d’art exerce une médiation entre le pouvoir et l’artiste. Il est le gardien de la correction idéologique de l’œuvre, le garant de l’orthodoxie. « On voit donc par toutes ces orientations diverses que le critique est devenu le personnage le plus important dans le monde de l’art, et cela correspond à tous les niveaux à la technicisation de la société.[8] »

En définitive qu’est devenu l’art ?  Jacques Ellul résume ses thèses par une formule lapidaire : « Un art exprimant la technique, intégré en lui et destiné à y produire l’intégration de l’homme. Processus d’acculturation au technique.[9] » Que faire alors ? L’éradiquer ? Eh bien, non ! Jaques Ellul pense, au contraire, que l’art est capable de retrouver sa force critique et sa parole signifiante, qui seule est révolutionnaire. « Il doit être le lieu d’une reprise du sens (et non pas une affirmation de non-sens) contre le non sens.[10] » Il peut permettre de défendre le Bien, le Beau, l’Humain lentement construits, non pas en répétant les valeurs traditionnelles d’autrefois,  mais en étant au contraire réellement « inventif ».  Il s’agit de retrouver un sens qui soit en même temps « signification de notre de vie et direction pour notre volonté[11] », un sens permettant de symboliser « la réalité de façon à ce qu’elle ne soit plus la fatalité sans espoir.[12] ». Et nul autre que l’artiste n’est à même de réaliser cette tâche.

Bien qu’aujourd’hui, soit plus de trente ans après cet essai, je ne distingue personnellement rien dans l’art qui réponde à ces exigences, sans doute par méconnaissance[13], je laisse ici le mot de la fin à Jacques Ellul lui-même qui, peut-être étonnamment, fait preuve d’un certain optimisme dont on ne le sait guère coutumier :

« Recherche sans issue ? Je crois au contraire que l’homme moderne en a tellement besoin, il l’appelle avec tant d’énergie que l’entreprise est assurée.[14] »


Steeve                                                                         

 



[1] Ceci n’est toutefois pas le seul apanage de notre société. Pour Jacques Ellul, ce décrochage avait en effet déjà eu lieu dès le XIXème siècle.

[2] L’empire du non sens  p. 182

[3] Ibid. p. 185

[4] Ibid. p. 196

[5] Ibid. p. 184

[6] Ibid. p. 241

[7] Ibid. p. 265

[8] Ibid. p. 267

[9] Ibid. p. 250-251

[10] Ibid. p.282

[11] Ibid. p. 283

[12] Ibid. p. 289

[13] Si, cher lecteur, tu en sais davantage que moi à ce propos et que tu connais un, voire même, soyons fous, des artistes répondant au cahier des charges de Jacques Ellul, sache que je serai infiniment reconnaissant de bien vouloir me les faire connaître. Car, malgré mes recherches, certes modestes, je n’ai rien pu dénicher de tel…

[14] Ibid. p 283

Commentaires

Bonjour, je viens de découvrir Jacques Ellul et je suis tombé sur votre article. Je suis un jeune auteur prêt à relever le défi du cahier des charges. Si vous m'envoyiez votre adresse électronique, je peux vous envoyer mon "Dazibaos" sous peu.
Sinon super article. C'est incroyable comme les livres d'Ellul sont impossibles à trouver. Cela sent donc la vérité....

Écrit par : Poulain Florian | 03/01/2014

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