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10/05/2013

Le café des Croissants

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Le prochain Café des Croissants, qui sera également le dernier de la saison, se tiendra le JEUDI 23 mai à 21h et au Guillotin.

 

Attention c’est bien un JEUDI !

 

Nous recevrons le sociologue Bertrand Méheust qui nous parlera de :

 

La politique de l’oxymore

 

Bertrand Méheust est entré dans la critique sociale et écologiste relativement récemment. Son premier livre sur ce thème, la politique de l’oxymore, a en effet été publié aux éditions Les empêcheurs de penser en rond en 2009. Depuis, il écrit régulièrement dans le journal La Décroissance ainsi que dans la revue Entropia dont il a même co-coordonné le dernier numéro dédié à La Saturation des mondes. Toutefois nombre de livres de Bertrand Méheust portent sur des sujets qui sembleront bien éloignés de ces préoccupations. En 2011, par exemple, il publie ainsi Les miracles de l’esprit, un ouvrage consacré à la divination. Et pourtant, il s’avère que cette ouverture d’esprit qui le caractérise soit bien au contraire une force qui lui donne justement un regard plutôt unique sur notre monde, hors des sentiers battus et qui lui permet, en puisant son inspiration ailleurs que dans les références orthodoxes de la critique écologiste, d’offrir quelques réflexions nouvelles et pertinentes.

 

Nous sommes ravis de pouvoir l’accueillir.

 

Présentation :

 

« Toute société tend à persévérer dans son être »

Bertrand MEHEUST

Sociologue

J’introduirai ici un propos quelque peu dissident. À l’origine professeur de  philosophie, je suis devenu sociologue et je me suis intéressé à la façon dont se maintiennent les univers mentaux des sociétés. Comment une société se régule-t-elle dans la durée quand elle est agressée par quelque chose ? Par exemple, au 19e siècle, le magnétisme animal (ou mesmérisme) fut une pratique médicale dissidente qui provoqua un choc dans la psychologie. Cette déflagration donna (entre autres) naissance à la psychanalyse.

 

La question environnementale est un défi absolu, qui remet en cause notre mode de développement, notre façon de penser et nos comportements. Ma réflexion sur cette question se situe délibérément et méthodiquement dans une perspective pessimiste, car il me semble que, quand il s’agit de l’avenir de l’humanité, ces points de vue doivent être développés en priorité.

 

En partant de l’interrogation suivante : que se passera-t-il si nous suivons notre logique de développement ? – j’ai proposé cet axiome, qui vaut pour les individus comme pour les groupes humains : toute société tend à persévérer dans son être.

 

Par exemple, les Mélanésiens ont inventé les « cultes du cargo » pour digérer l’irruption des Occidentaux à partir du XIX° siècle. Ce n’est qu’un exemple. Les efforts développés par les sociétés pour persévérer dans leur être sont parfois inimaginables. Une société ne change de logique que si elle y est contrainte par une menace externe très puissante. Ce fut le cas pour les Japonais en 1945 avec la bombe atomique. Or la mondialisation du Marché a effacé l’idée même de domination externe. Mais il reste un maître, silencieux et invisible : la Nature. A travers la science, la philosophie ou la sociologie, nous essayons de faire parler ce maître. Mais comme ce sont les élites qui se chargent de ce travail, elle le font à travers le prisme de leurs intérêts à court terme. Actuellement, tous nos systèmes d’appréhension ou de prédiction sur l’environnement sont donc biaisés. Notre société est la plus puissante de toutes celles qui ont existé. Elle dispose de moyens très importants (intellectuels, scientifiques, technologiques, économiques); elle s’en servira pour persévérer dans son être. Nous ne parviendrons pas à l’arrêter. Aux mieux réussirons-nous à la tempérer.

 

Un point essentiel est ce que j’ai appelé la « pression  de confort », c’est-à-dire l’ensemble des dispositifs que nous jugeons aujourd’hui indispensables pour mener une vie décente. Ces dispositifs font désormais partie de nous-mêmes. Tout le monde sait maintenant les mesures qu’il faudrait prendre, mais personne n’est prêt à faire les efforts qui s’imposent. Peu de gens sont prêts à faire des sacrifices à court terme pour un objectif à long terme. Certains objets (comme le téléphone portable) constituent des « appartenances  », au sens que ce terme prend chez Lévy-Bruhl : ce sont des prolongations de notre être et nous ne pouvons plus nous en passer. Cela modèle le psychisme de l’homme contemporain. Ainsi, j’ai remarqué qu’il était très difficile de faire passer ces idées chez les jeunes, qui  sont surexposés à la propagande publicitaire.

 

La saturation est un autre concept qui permet de lire et de prédire l’évolution du monde contemporain. Je l’ai emprunté au philosophe Gilbert Simondon. L’idée est que tout système – qu’il soit physique, technique, psychique ou social – tend à aller jusqu’au bout de ses possibilités. Une fois arrivé au terme de ses possibilités, il opère une restructuration et un changement brutal. Le monde contemporain est engagé dans un processus de saturation global. Le problème est que nous n’avons pas de planète de rechange. D’autre part, la saturation atteint la biosphère, mais aussi notre psychisme. Cette autre face de la saturation s’incarne dans un Internet agressif et envahissant, avec (par exemple) la marchandisation de la sexualité et la promotion de la violence.

 

Comme il est impossible de modifier notre trajectoire, ceux qui nous gouvernent développent ce que j’ai appelé une « politique de l’oxymore[1] », c’est-à-dire qu’ils essaient de résoudre dans l’imaginaire ce qui ne peut plus l’être dans la réalité, en multipliant les figures de la conciliation impossible, comme le « développement durable », l’oxymore central, qui contient une contradiction majeure, l’idée d’un développement infini dans un monde fini. Ces oxymores sont toujours des aveux implicites. Ainsi, si l’on parle d’ « agriculture raisonnée » et de « tourisme responsable », n’est-ce pas que l’agro-industrie  est devenue déraisonnable et que le tourisme de masse est irresponsable ?

 

Cette double contrainte – ou double bind – peut être stimulante pour l’esprit si elle n’est pas trop forte. Si elle est trop violente, elle risque de nous conduire à la folie.

 

Pour en revenir à l’actualité de Copenhague, je crois que les médias ont fait monter les enchères et qu’il s’agit d’une dramaturgie, d’un cinéma que notre société se joue à elle –même. Un compromis de dernière minute risque de faire de la solution productiviste la seule solution envisageable. Elle s’installera ensuite comme La voie définitive.

 

En conclusion, il me semble que toutes les tentatives pour sauver le système par la technologie ou par une régulation sophistiquée sont dangereuses. Elles permettent en effet à un système intrinsèquement pervers de continuer à s’étendre dans le temps et dans l’espace jusqu’au point de non retour.

 

 

Bertrand MEHEUST

 

Je voudrais ajouter que je suis pleinement conscient des questions que pose la décroissance. Les théoriciens comme  Paul Ariès ont bien expliqué qu’il ne s’agissait pas d’en revenir à l’utilisation de la bougie ! L’argument habituel que l’on nous oppose est que nous sommes des enfants gâtés qui veulent conserver tout le gâteau pour eux. Or la véritable question est la suivante : de combien devons-nous décroître pour permettre à ceux qui n’ont rien de croître assez pour mener une vie décente? Cela nous renvoie à l’idée de partage et à la définition collective d’une ligne de partage. En attendant, nous devons décroître de manière à donner l’exemple.

 

A propos des mégapoles, je crois que l’on s’engage dans une mauvaise voie quand on les accepte comme un fait irréversible en cherchant seulement à mieux les gérer. Ce sont des cancers, et il faudrait se demander comment les démanteler. On ne peut réfléchir aux mégapoles sans réfléchir à ce qui les produit, c’est-à-dire la destruction des modes de vie traditionnels par le productivisme moderne.

 

En espérant vous rencontrer à cette occasion,

 

 

 



[1] Méheust Bertrand, La Politique de l’oxymore, 2009, La Découverte, coll. Les empêcheurs de penser en rond

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