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07/10/2011

Au sujet de la soirée sur les villes en transition

couv_manuel_transition2.jpgVendredi dernier, nous étions entre 30 et 40 personnes réunies pour s’informer et discuter sur ces nouveaux venus dans le mouvement écologiste que sont « les villes en transitions », encore dénommés « les initiatives transitions » tant le concept n’est pas l’apanage des seules villes  mais est aujourd’hui approprié par des régions, des quartiers,  des villages, etc. Au final, le sujet s’est révélé être suffisamment intéressant pour qu’il motive le présent compte rendu.

 

Il n’est pas question de retranscrire ici l’intégralité de l’exposé, ce qui serait trop long, mais plus succinctement, de faire de ressortir les traits saillants de la discussion qui en a résulté.

 

Le mouvement en deux (ou trois…) mots :

 

C’est à l’enseignant de permaculture Rob Hopkins que l’on doit le concept. A l’origine, Rob enseignait en 2005 dans la petite ville de Kinsale, en Irlande, lorsqu’il pris conscience de la déplétion pétrolière (pic de production) qui nous menace. Loin de l’abattre, cette nouvelle lui donna au contraire l’envie de se préparer à un avenir sans pétrole. C’est ainsi que la même année, lui et ses étudiants mettront au point le premier plan de descente énergétique (sorte de planning pour diminuer la consommation d’énergie et augmenter la résilience (cf. infra)). Finalement, de retour à Totnes en 2006, l’idée lui est venue de reproduire l’expérience réussie de Kinsale de façon plus méthodique : le mouvement était né !

 

Partant du constat que «le changement climatique nous dit que nous devrions changer, tandis que le pic pétrolier nous dit que devrons changer »[1] Rob propose une méthodologie pragmatique, en 12 points, reproductible à de nombreux contextes. L’objectif est de permettre à la ville, le quartier, etc., qui s’engage dans le processus d’augmenter « sa capacité […] à absorber un changement perturbant et à se réorganiser en intégrant ce changement, tout en conservant essentiellement la même fonction, la même structure, la même identité et les mêmes capacités de réactions » autrement dit sa résilience.

 

Quelques remarques négatives :

 

Une première remarque s’impose. Si la résilience est mise en avant, on ne trouve pas, dans le Manuel de Transition tout du moins, de préoccupation concernant une visée émancipatrice telle que l’autonomie d’Illich ou de Castoriadis ou bien de Liberté chère à Charbonneau. Le point focal est un retour au local qui serait porteur en lui-même de tous les bienfaits ! Les visées de Rob pour 2030 en Angleterre sont essentiellement un agrégat de différentes techniques dans les domaines de l’agriculture, la médecine, l’éducation, transport, énergie, etc. En fait, on remplace une technique par une autre (permaculture contre engrais, phytothérapie contre les labos chimiques, etc.) Comme si le féodalisme, pourtant axé sur le local, n’était pas également synonyme de domination (personnelle !). D’ailleurs Rob, espère que les gouvernements prendront vite la décision d’introduire un rationnement carbonique…[p 81] et quand le nucléaire est critiqué [p 54-55] c’est pour des raisons économique et/ou technique et pas sociales comme par exemple le fait que le secret défense soit incompatible avec la démocratie !

 

Une deuxième remarque est que les causes du changement climatique et de notre dépendance au pétrole ne sont jamais questionnées. Il y a par conséquent un risque de ne s’en prendre qu’aux symptômes et non à la maladie elle-même.  Ainsi, si le changement climatique est pointé du doigt, seul le Carbone est mis en accusation et nul part on ne cherche à savoir pourquoi les émissions de CO2 augmentent !! D’ailleurs « Les Initiatives de Transition ne sont qu’une puissante technologie de réduction des émissions de gaz carbonique parmi bien d’autres » [p31] (où l’on retrouve, soit dit en passant, l’absence de visée émancipatrice du mouvement…) Les raisons systémiques telles que le capitalisme, les structures techniques ou administratives autonomisées ne sont jamais évoquées. A lire le manuel, on tombe dans une psychologisation bon enfant : « le gouvernement n’aurait plus peur du changement ».(c’est moi qui souligne). Comme s’il n’existait pas de logique structurelle ! Il y a ainsi une sorte d’idéalisme à croire que le réseau des Initiatives de Transition s’agrandira sans heurt avec les intérêts de certains ! D’ailleurs, si souvent les élus ne s’opposent pas à ce que l’on plante un arbre fruitier ici ou là, ou bien à ce que l’on ajoute une piste cyclable par la bas, les choses deviennent plus difficiles lorsque, conformément au plan de descente énergétique, il faut raser la grande surface ici pour en faire un jardin partagé ou supprimer les usines d’armement pour fabriquer des éoliennes individuelles à la place. La stratégie d’évitement du conflit et l’apolitisme affiché ne pourront guère dépasser les initiatives pédagogiques. Comme l’écologie des petits gestes cette dépolitisation de l’écologie me semble désastreuse !

 

Une dernière remarque[2] concerne la capacité subversive de ce mouvement. L’apolitisme affiché, le côté bon enfant, ne masque-t-il pas finalement le fait que les initiatives de transitions ne font que renforcer le système capitaliste qui nous domine ? En effet, en favorisant l’émergence d’une frange de la population vivant avec trois fois rien, il permet au système thermo-industriel de diminuer ses coûts de fonctionnement (ses faux frais) tout en optimisant les ressources disponibles. (Tout le pétrole dont je me passe peut-être ainsi utilisé par l’armée, ou alimenter, de manière plus générale, l’effet rebond.). Le système d’exploitation actuel est tout à fait compatible avec une partie de la population vivant dans la sobriété (bientôt forcée ?).

 

Pour autant, il faut admettre que les initiatives de transitions comportent des éléments positifs :

 

D’autres remarques plus positives :

 

            La psychologie du changement :  Toute une partie du Manuel de Transition est consacrée au « Cœur » et développe des idées intéressantes.  Ainsi, Rob est totalement conscient du fait qu’il est insuffisant d’informer les gens si on veut voir un changement réel dans la société se produire. C’est sans doute là l’un des enseignements les plus douloureux du combat écologiste depuis les années 60 (voire même avant !) : si l’on a longtemps cru qu’il suffisait d’informer pour changer la société (discours du type : « si les gens savaient ils n’agiraient pas comme ça ».)  force est de constater que c’est précisément le contraire qui est survenu :  plus les gens sont informés, plus ils sont résignés, plus le sentiment d’impuissance grandit. Du coup, il ne faut pas seulement s’adresser à la « tête » mais au « cœur ». Et sur ce point, il y a beaucoup à prendre chez le mouvement des villes en transition.  Par exemple, le recours à une vision positive de l’avenir pour donner envie de s’engager, ou les « transition tale » humoristiques. Comme dit Rob : « Qu’arriverait-il si nous passions à l’action par l’autre bout, en illustrant une vision de l’avenir si attirante que les gens se sentiraient instinctivement attirés par elle ? ». Ce qui passe concrètement par toute sorte de pratiques, comme les forums ouverts, les jeux collectifs, etc.

 

            Conserver l’enthousiasme : Une des conséquences dans cette attention à la psychologie du changement est que les personnes actives dans le mouvement semblent  (je dis « semblent » car le mouvement reste encore jeune malgré tout) conserver leur énergie et leur enthousiasme dans la durée. Ainsi, en ponctuant les avancés réalisées par des épisodes festifs, en étant vigilant à ce que les nouveaux « militants » ne s’épuisent pas en vain, etc., l’envie d’agir collectivement reste forte. Tous ceux qui se sont déjà épuisés dans telle ou telle association, ou activité, seront certainement sensibles à cet argument.

 

            Une méthodologie très pragmatique : Loin des discours théoriques qui ne débouchent fréquemment que sur des querelles intestines toujours plus raffinées entre différentes écoles de pensé, sans toutefois se traduire dans les faits, les villes en transition se donnent pour objectif de proposer des solutions crédibles et appropriées. Ainsi, d’une part l’accent est mis sur notre échelle d’action, notre quartier, notre village, bref le local, là où il nous est réellement possible d’agir. Il ne rime à rien en effet de proposer des solutions mondiales dont on ne voit pas le début d’un commencement[3]. Et d’autre part, c’est par une véritable planification raisonnée que l’on réalise les objectifs concrets que l’on s’est donnés. Ainsi, pour donner un exemple, fictif bien qu’inspiré de Totnes, si l’on décide que Bourges doit avoir une production autosuffisante, disons  de pêches, à l’horizon 2030, une commission, composée d’horticulteurs, d’arboriculteurs, etc. se charge d’établir un calendrier plausible[4], du style : 

 

2012 : Etat des lieux : De combien de pêchers dispose-t-on ? Combien en faudrait-il ? Quelle superficie de terre arable cela nécessite-t-il ? Qui à les connaissances requises ? etc.

2015 : La plantation de xxx nouveaux pêchers doit être effective dans les zones agraires d’ores et déjà disponibles ;

2020 : La reconversion de yyy d’agriculteurs qui produisaient du colza en arboriculteurs permet la plantation de zzz pêchers de plus.

2025 : Le démantèlement des grandes surfaces désormais inutiles, permet d’accroître substantiellement la superficie de terres arables disponibles et incidemment la plantation de zzz’ pêchers supplémentaires;

2030 :  Bourges est autosuffisante en pêches !

 

Pour conclure :

 

Le mouvement des villes en transitions est, par certains aspects, très insuffisant. Un certain idéalisme, et une naïveté bon enfant, l’expose en effet à toute sorte de récupération. Pour autant, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ce mouvement, encore très jeune, est en extension rapide à travers le monde et sa capacité à susciter l’action et l’enthousiasme dans la durée mérite le respect. Evidemment, la question qui demeure est la suivante :

 

Serait-il possible de mobiliser les côtés positifs de ce mouvement sans hériter de ses insuffisances ?

 

Ceux qui souhaitent se lancer dans l’action et répondre à cette question sont les bienvenus !

 

                                                           

                                                                                                Steeve



[1] Les citations en italiques sont toutes extraites  du Manuel de Transition.

[2] D’autres objections au mouvement ont été formulées au cours de la soirée mais comme ce compte rendu ne se veut pas exhaustif, je n’en ferai pas mention.

[3] Avec le danger, évoqué lors de la soirée, de fétichiser cette échelle d’action et d’oublier que certains problèmes ne pourront être résolus au niveau local. Il est illusoire, par exemple, d’espérer aboutir à un démantèlement  des centrales nucléaires par la voie la locale. En fait, il me semble qu’un mouvement consistant doit  chercher à agir tout à la fois sur les échelles locales, nationales et même mondiale tant notre société, notre forme de vie, est aujourd’hui mondialisée.

[4] N’étant ni horticulteur et n’ayant strictement aucune idée de ce que cela représenterait pour la ville de Bourges,  ce plan d’action est certainement beaucoup plus fantaisiste que réaliste. Néanmoins, j’espère qu’il pourra aider à saisir la méthodologie adoptée par  les villes en transition.

Commentaires

Décroissance austère ou transition naíve?

Je préfère la dernière, car elle peut permettre à mes voisins d´entrer dans une phase créative de leurs idéaux et faire apparaitre que ces imaginaires convergent...

Cette méthodologie ne sert pas la lutte (vaine..) mais fertilise la construction locale résiliente pour une décroissance collective épanouissante.

Écrit par : ecosamourai | 05/01/2012

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