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23/06/2010

Le système technicien

Ellul.jpgDécidemment, les analyses de Jacques Ellul sur la technique et le système technicien restent d’une étonnante actualité !



 

 

 

 

 

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1. Jacques Ellul

2. Propagande

Commentaires

Salut,

Ellul, différencie bien je trouve deux moments dans la technique. C'est important de faire cette distinction, en comprenant à chaque fois de manière historiquement spécifique la technique. Une technique ancienne non-autonomisée, enchassée dans les rapports sociaux qui la déterminent extérieurement (par la religion, l’interdiction de la reproduction du cercle chez les égyptiens par exemple, par la coutume, etc), et une technique moderne autonomisée qui détermine cette fois les rapports sociaux en se les soumettant.

Cependant, là où je pense que Ellul ne va pas assez loin, c’est sa compréhension de la technique moderne comme de la technique ancienne. Pour la technique ancienne, je pense qu'Ellul naturalise le travail quand il en parle, et qu'il fait du travail une simple activité instrumentale qui aurait toujours existé. Une compréhension anthropologique du travail, le travail est l'essence de l'homme, comme pensait le premier Marx des Manuscrits de 1844. De plus dans le deuxième moment historiquement spécifique de la technique, en portant davantage sa réflexion sur la technique que sur le travail, il ne fait aucun lien avec le développement technique et la dynamique (le " moulin de discipline " de Postone) de la formation sociale capitaliste. Et pas seulement avec la dynamique de la valeur, mais simplement avec l'activité dominante qu'est cette fois-ci le travail. Car le travail n'est pas simplement séparé de son but dans le procès de création de valeur, il est aussi transformé en objet de production, un simple matériau de la valorisation qu'il faut socialement dépenser pour dégager de la survaleur sous de forme, absolue et relative.

Pour Ellul, la critique du capitalisme semble complètement inutile. On dirait que pour Ellul, cette autonomisation de la technique moderne est le seul fait d’une arrogance des aventures de l'esprit conscient devant la tradition et la religion (dès le Xve siècle), une « démesure » dans laquelle l’homme se sent libre de faire n’importe quoi, ce qui fait que sa dénonciation de la technique est essentiellement morale et spirituelle, elle attend un réveil de la conscience quand même assez improbable. Mais Ellul, présuppose quelque chose de faux je trouve, le libre-arbitre de l’homme moderne auquel il renvoie de manière incessante (il y a cela aussi chez Charbonneau quand il parle du « péché social » de l’individu qui renonce à sa liberté face à la détermination par l’ordre social). L’homme support du travail constituant en tant que médiation sociale les rapports sociaux capitaliste, est pourtant déjà un rouage sans le besoin d’un système technicien très complexe en tant qu'organisation première préalable. Les vastes bureaucraties et les organisations techniciennes peuvent être comprises en fonction de la dynamique intrinsèque du capitalisme, comme implications logiques. L'organisation technicienne et hiérarchique dans le travail social semble aussi trop peu expliquée par Ellul, il ne parle pas de la subsomption réelle comme dit Marx du travail sous le capital, quand celui-ci l'agence totalement. Or cette subsomption réelle, est le fait de la recherche de la survaleur relative (la forme de survaleur véritablement adéquate à la valorisation) par la densification du travail par unité de temps. C'est toujours la faute d'une caste chez Ellul, les techniciens, etc. La catégorie de capital qui saisit une forme sociale particulière, constitue un tout social (un fait social total) car elle devient totalisante en se soumettant tout à ses principes d'accroissement. En cela la forme industrielle de la production est intrinsèquement capitaliste, car de même que la marchandise est l'unité de la valeur d'usage et de la valeur, de même le procès de production de marchandises est l'unité d'un procès de travail et d'un procès de création de valeur. Il est alors faux de dire comme dans le marxisme que la contradiction fondamentale est entre la production industrielle et le " capitalisme " (considéré comme de simples rapports de distribution inégaux), alors que ces deux choses sont les deux faces concrète et abstraite d'une même chose, d'une même dynamique directionnelle. Ainsi le procès de production étant un procès de création de valeur, c'est logique qu'il y ait une indifférence structurelle dans le capitalisme à l'égard de produits spécifiques ou de besoins concrets, qui sont bientôt indifférenciés et standardisés industriellement. Bien sûr, le but de la production n'est pas simplement le produit en tant que valeur d'usage, car ils sont d'abord des supports de valeur (donc interchangeables, uniformalisables, etc). Postone va jusqu'au bout quand il dit que " en dépit des apparences la fonction réelle des matières premières dans la création de valeur est seulement d'absorber une quantité définie de travail et que le produit sert seulement à mesurer le travail absorbé " (TTDS, p. 412).

En renvoyant à une dénonciation de la production industrielle, simplement en terme de critique des techniques à partir d'un fondement spirituel et moral, il me semble que Ellul ne voit pas en fétichisant comme cela la technique moderne, que la technique moderne voile le caractère social historique spécifique de la création de valeur dont la technique est l'implication logique se matérialisant. Prendre pour objet critique la technique moderne, sans parler du processus dynamique de la création de survaleur relative, c'est peut-être finalement rester dans une dénonciation assez impuissante de la technique, quand par ailleurs on ne la comprend pas comme faisant parti d'un monde de socialisation particulier. Il s'agirait alors dans la perspective d'Ellul de faire de simples campagnes assez perdues d'avance à mon sens (ce qu'il reconnait), auprès du public et de l'opinion, pour refuser telle ou telle technologie particulière (nanotechnologies, téléphone portable, nucléaire, etc), comme si il pouvait au sein de ce monde totalisant, exister quelques petits ilots non-technicien. C'est assez absurde il me semble.

Chez Ellul finalement comme dans l’idéalisme philosophique, les sociétés sont instituées par leurs croyances, leurs compréhensions de l’univers, et le mode de vie des « primitifs » était le reflet de ces croyances et de ces représentations du mondes, répondant aux questions fondamentales spirituelles, qu’est-ce que la vie ? En creux, Ellul dit implicitement, que la démesure est fondée sur le refus de dieu, du sacré, de la transcendance, c’est pour cela qu’il n’y a plus rien au dessus de la technique et qui la limite. Il y a comme une naturalisation de l’économie, quand Ellul dit que finalement le problème de la technique n’est qu’une question de choix (par rapport aux risques)

L’apologie des sociétés traditionnelles ou une vision magique de la « sagesse traditionnelle » sont aussi critiquables je pense, on dirait d’après Ellul qu’elles étaient des sociétés de discussion permanente, des choix, que c'était " tout le pouvoir aux soviets ". Sans fétichisme, sans domination…

Écrit par : clement | 29/06/2010

Salut Clément,

Je vois que tu rodes…

Je suis d’accord avec beaucoup de choses dans ton commentaire, mais j’aimerai quand même rappeler que la position d’Ellul vis-à-vis de l’autonomie de la technique a évolué au fil du temps. Ainsi, dans le Bluff technologique, Ellul admet que si l’idée d’une technique totalement autonome était tout à fait justifiée en 1950 désormais (dans les années 80) ce n’est plus cas ! Ainsi p446-447 il dit

«[La technique] a tout à fait cessé d’être autonome vis à vis de l’économie »

Il se pose donc certaines question sur le capitalisme. Plus loin, p458, il écrit :

« Peu importe si ce que l’on produit a encore une utilité, il faut davantage produire parce que c’est le mouvement qui assure la valeur de la monnaie. »

Par contre, deux lignes plus, pas il note :

« Or ceci correspond exactement à l’impulsion technicienne. »

Et je t’accorde donc qu’il retombe dans une sorte de fétichisme de la technique…

Pour sauver Ellul, peut-être faut-il supposer, comme le fait Postone au sujet de Marx, que celui-ci a réalisé, en toute conscience, une critique immanente au système technicien ce qui en expliquerait la forme ??? Ca marche ça ?

Bref, si certains de ses propos vieillissent mal c’est vrai, il n’en reste pas moins, je trouve, que toute la critique sur la neutralité de la technique, le mythe du progrès, la tarte à la crème de la technique qui rend l’homme libre, etc. reste d’actualité. Mais bon, mon envie n’est pas de le sauver !

Pour rebondir, toutefois, je me demande si le processus dynamique de création de la valeur (forme historique spécifique dominante de notre époque d’accord là-dessus) est suffisant à rendre compte de tous les aspects de notre société et ne doit pas également se conjuguer à d’autres dynamiques ?

La dialectique du système et du chaos qui avait été développée (sic !) par Bernard C. me semble donner un exemple de dynamisme tout à la fois objectif (en ce sens qu’il ne postule aucune nature anthropologique) et assez probant (et pour le coup transhistorique et sur toute la planète comme le montre Tainter).

Et puis, ne faut-il pas également faire figurer des choses comme le pouvoir et le prestige ? Le mimétisme que décrit T. Veblen semble toujours à l’œuvre et génère lui aussi une certaine dynamique. Est-ce que la critique de la valeur est capable d’expliquer des aberrations comme la tour du Dubaï ? Quant au pouvoir, la rivalité interétatique a largement montré sa dynamique mortifère qui agit un peu comme le « moulin de discipline » de Postone dans un autre registre. Cette dynamique n’est-elle pas toujours à l’œuvre aujourd’hui ?

A suivre…

Écrit par : mozi | 02/07/2010

Salut !

oui, je suis un assez mauvais connaisseur de Ellul. Je connaissais pas ces citations ni cette évolution. J'admire aussi Ellul, pour avoir pris pour objets de sa critique la neutralité technique, le mythe du progrès... Après ce sont peut-être les noeux logiques de sa critique et son point de départ, sur lesquels je m 'interroge. Je me pose toujours des questions sur les relations entre capital et la technoscience,entre bureaucraties et capital. Je prend un exemple. Charbonneau et son pamphlet anti-bagnole, " L'hommauto ", est magnifique, jouissif et empirique. Pour autant, la production de l'espace par l'économie (le livre de Henri Lefebvre) comme réification de l'espace en tant que devenir concret des abstractions sociales capitalistes (découpage d'une capacité de travail dans l'agir des individus séparés d'eux mêmes, travail comme activité socialement médiatisante à double face concrète et abstraite, etc) me semble l'élément non pas inventeur en soi de l'automobile (cela on doit le renvoyer à la science, la technique) mais l'inventeur/diffuseur social (je sais pas comment dire,plus qu'un catalyseur social) d'un objet technique (la bagnole) qui n'est que l'incarnation sociale d'une société qui déjà avant meme l'apparition d'un objet technique, avait déjà en soi potentiellement à favoriser dans son principe même un tel objet technique, comme sil n'était que l'implication logique de la séparation des individus en eux-mêmes en tant que simple capacité de travail, rencontre de ces dépositaires d'une force de travail sociale générale qui les dépasse avec les agencements capitalistes, de ces individus réduits à un subjectivité juridique bourgeoise de droits et devoirs qui fonctionnent selon un contrat, etc, impliquant la libre circulation/libre disposition des inividus pour les agencements du capital sur lesquels les individus viennent se brancher avec leurs autos (dans les différents moments de consommation, travail, loisirs, séparés aussi fonctionnellement dans lespace depuis le manifeste de le Corbusier), mais aussi pour la libre circulation des marchandises.

L'objet technique, je le vois comme cela. Les grecs ont découvert la forcede la vapeur, mais il ne correspondait en rien à la société d'alors pour lui permettre de se développer. L'auto est un objet technique qui va exister et se diffuser dans une certaine société car elle vient comme une réponse aux implications logiques des formes de médiations sociales de cette société (le travail, l'argent, le capital...). L'objet technique " auto " est comme dérivé de médiations sociales historiquement spécifiques, comme si l'auto était une forme technique du devenir empiriquement concret de ces médiations sociales, qui contenaient déjà logiquement la possibilité dun tel objet technique. Une fois que l'objet technique se diffuse, il y a une relation dialectique, où les médiations sociales au coeurde la société capitaliste produisent la diffusion de l'usage de l'automobile, mais où l'automobile à son tour aussi déterminent la diffusion des médiations sociales capitalistes : qui n'a pas de voiture, ne mange pas (pour détourner une phrase), car il ne peut pas travailler

Bien sûr ce schéma doit certainement s'appliquer aux transports en commun, pour s'opposer au capitalisme et au monde tel qu'il ne va pas, il ne s'agirait pas d'opposer le gentil train à la méchante auto, ou le gentil vélo au méchant camion, mais voir comme notre monde est une symbiose sociale totale informées par des médiations sociales non naturelle ni éternelles, sur lesquelles il nous faut continuer à réfléchir.

Sur le " pouvoir " et le " prestige ", je connais pas Veblen, il faudra que tu m'en parles. Pour autant je suis assez attiré par la théorie socio-historique de la connaissance et de la subjectivité de Postone qu'il écrit dans " Formes de médiation sociale et formes de conscience " (TTDS, p 320-333) : spécifier peut-être socio-historiquement ce qu'on entend par " pouvoir ", prestige, etc. Le risque parfois avec des grands concepts qui veulent embrasser transhistoriquement la psychologie de l'Homme depuis la nuit des temps, c'est une certaine naturalisation des conditions socio-historiques spécifiques (des médiations sociales donc si on suit Postone) dans lesquelles se donne cette psychologie, mais aussi cela débouche sur des solutions simplement morales appliquées aux individus, mais sans remettre en cause la société dont ils font parties. Le narcissisme, existe certainement dans bien des sociétés passées, mais pourtant certaines formes sociales impliquent davantage des formes de consciences, et des pathologies de la vie quotidienne (cf Lasch, La culture du narcissisme, ou les livres de Dany Robert-Dufour que j'ai pas lu mais dont on m'a dit du bien). Bon, je sais pas. Je dis un truc très général

A plus
clement

Écrit par : clement | 03/07/2010

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