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13/06/2008

Sur la technique

« Il ne s’agit pas de devenir technophobe, il s’agit plutôt de comprendre pourquoi la technique est devenue une nouvelle épée de Damoclès au dessus de l’humanité en retraçant les menaces invisibles et refoulées qu’implique son autonomisation actuelle. »

Louis Marion

Trop souvent, les considérations, légitimes, sur la nécessaire décroissance de l’empreinte écologique occultent une dimension toute aussi importante du « mouvement » de la Décroissance à savoir sa réflexion sur la place prise par la technique dans notre société. Comme le souligne Serge Latouche dans son livre le Pari de la décroissance : « L’idée de décroissance a une double filiation. Elle s’est formée d’une part dans la prise de conscience de la crise écologique et d’autre part dans le fil de la critique de la technique et du développement. » Pourtant cette critique de la technique passe mal. Le mythe selon lequel la technique est neutre et qu’il serait donc possible d’en dissocier les bons côtés des mauvais reste en effet bien tenace.

 

C’est dans ce cadre, afin de contribuer à la nécessaire prise en compte du rôle que joue aujourd’hui la technique, que l’article qui suit me semble intéressant. Cet hommage au philosophe allemand Günter Anders, rédigé par le québécois Louis Marion et intitulé : Essai sur la dimension technique de la domination contemporaine a le mérite d’exposer simplement certaines idées qui me paraissent importantes, comme, entre autres, le « décalage prométhéen » et la déresponsabilisation qui en résulte.

 

Toutefois, j’aimerai insister sur un aspect qui n’apparaît qu’en filigrane dans cet article, à savoir l’extension de l’ordre des machines à la société dans son ensemble. Il me semble en effet que la technique, loin de se limiter aux outils et aux machines, doit être pensée de manière plus globale comme un procédé général. En ce sens, limiter la question de la technique à celle du machinisme comme le fait l’auteur est réducteur. La distinction que fait Jacques Ellul entre l’« opération technique » et le « phénomène technique » est, à mon avis, à même de mieux éclairer la situation. Par « opération technique », Ellul désigne toute activité réalisée avec une certaine méthode pour atteindre une fin donnée. Ainsi, pour reprendre l’exemple exposé dans les prolégomènes, lorsque l’araignée tisse sa toile afin d’attraper des mouches, son activité relève bien du domaine de « l’opération technique ». Tout autre est cependant le « phénomène technique ». Par là, Ellul signifie en effet « la préoccupation de l’immense majorité des hommes de notre temps de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace» (cf. La technique ou l’enjeu du siècle p19). Car, ce qui est notable, c’est que, cette recherche consciente de l’efficacité s’effectuant dans toutes choses, celle-ci permet à l’ordre technique de s’immiscer dans tous les domaines et pas seulement celui des machines : le phénomène technique concerne aussi bien des activités futiles et mineures comme le sport que d’autres plus importantes comme l’administration bureaucratique de l’Etat ou encore les processus de production de marchandises.

 

Ainsi, et contrairement à ce qu’avance l’auteur, il me semble que ce n’est pas tant le remplacement des outils par des machines ou le remplacement de l’artisan par la chaîne de montage qui pose problème, que l’apparition du « phénomène technique ». L’efficacité dans tous les domaines érigée comme fin en soi ne peut en effet que conduire à l’édification d’une société-usine où la personne fait place au rouage interchangeable. Pour conclure, je laisserai le mot de la fin à Bernard Charbonneau :

 

« On a longtemps eu le tort de réduire la civilisation industrielle à la machine ; elle en est l'aspect le plus voyant mais aussi le plus superficiel. Nos vraies machines sont des usines et des bureaux. [...] Nos villes, nos nations, strictement soumises à des normes appelées règlement ou lois, nouées en un réseau de rails, de conduites et de lignes sont d'énormes appareils de plus en plus menés selon des règles techniques. Et si la machine peut être considérée comme une organisation concrète, l'organisation politique : l'Etat, doit l'être comme une machine abstraite. C'est l'organisation, et non la machine, qui caractérise notre temps. »

Le système et le chaos p39

 

Steeve 

08:18 Publié dans Sciences | Lien permanent | Commentaires (0)

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