Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

31/05/2007

Témoignage

Témoignages d’Objecteurs de Croissance : Source  Le Monde

"Décroissants" : ils travaillent moins, ils gagnent moins, et ils sont heureux

Le petit logement d'Arzhel et Anna n'est pas très différent de la moyenne. Le téléphone y sonne souvent. Une chaîne audio trône dans le salon. Mais il n'y a ni télévision, ni réfrigérateur. Le jeune couple franco-brésilien ne consomme que des céréales et des légumes frais biologiques. Emmailloté dans des couvertures colorées, un bébé d'un mois sommeille. Anna a donné naissance à Nawe dans l'appartement, aidée d'une sage-femme.

 

Avec pour seul revenu le salaire de cuistot d'Arzhel, le couple vit très simplement à Peumerit-Quintin (Côtes-d'Armor). Par choix. "Pour moi, c'est la seule solution pour la planète, affirme Anna. Si nous continuons à abuser de ses ressources, les générations futures n'auront plus rien." "Nous réduisons certaines choses comme la consommation de biens et d'énergie, mais nous y gagnons du temps pour nous, et la possibilité d'organiser notre vie comme nous le voulons", poursuit Arzhel. Il a participé à des marches pour la décroissance, et estime faire partie de ce mouvement, sans pour autant revendiquer l'étiquette de "décroissant", jugée réductrice - ni aucune autre d'ailleurs.

 

Le terme consacré est celui d'"objecteur de croissance". Certains parlent de "simplicité volontaire", ou de "sobriété". Leur engagement mêle souvent choix de vie personnel, convictions écologistes et militantisme politique. Quand le reste de la société ne songe qu'à augmenter son pouvoir d'achat, ils préfèrent travailler moins, gagner moins, et dépenser moins.

 

La majorité des gens a un régime alimentaire moyen de plus en plus industriel et calorique, passe des heures devant la télévision, "s'évade" quelques jours au Maroc ou aux Maldives, utilise des objets toujours plus vite remplacés. Les objecteurs mangent bio, végétarien, et local, ignorent la télévision et préfèrent lire, se déplacent à pied, à vélo, ou en train et ne prennent l'avion qu'en dernier recours, réparent les objets, les réutilisent, les échangent, et partagent ce qui peut l'être : machines à laver, ordinateurs, voire logements.

 

Cela ne signifie pas renoncer à tout. "Je ne suis pas un homme des cavernes, sourit Armand, 30 ans, installé dans une petite maison de pierre bretonne. J'ai l'électricité - tout en surveillant ma consommation. J'adore le téléphone. Et la voiture, quand on vit dans le centre de la Bretagne, ce n'est pas négociable." "La simplicité volontaire, c'est un concept en chantier, on ne signe pas de charte", relève-t-il. En revanche, malgré un revenu de quelques centaines d'euros par mois, Armand ne mange que bio. "La décroissance est un objectif vers lequel on tend, chacun a ses limites", affirme également Christophe, rédacteur sur infogm.org, un site internet consacré aux OGM.

 

Si le mensuel La Décroissance est parcouru chaque mois avec reconnaissance par des lecteurs très méfiants vis-à-vis des médias grand public, il n'est donc pas pris au pied de la lettre. "Si tu les écoutes, de toute façon, tout le monde a tort", dit Armand.

 

Pour certains, le changement se fait par petites touches. Cela commence par l'alimentation ou les déplacements. "Quand on est cycliste, on prend conscience de ce qu'est l'énergie parce qu'on doit la produire soi-même, dit Pierre, un Parisien membre de l'association Vélorution. On réalise l'extraordinaire gâchis autour de nous."

 

Béatrice, elle, a tout lâché d'un coup. "J'avais un commerce à Brest, ça marchait bien, il ne restait qu'à le faire grossir, raconte la jeune femme, aujourd'hui installée à Carhaix. On veut gagner plus, avoir plus, mais à un moment on n'est pas satisfait de la vie qu'on a. On risque de tomber dans l'engrenage boulot, stress, médicaments, passivité." Béatrice travaille aujourd'hui au développement du commerce équitable local. Elle est hébergée chez un ami et ne possède rien. "Je sais que ça paraît difficile de vivre cette vie, mais très vite on se rend compte que c'est très facile, et même très agréable", dit-elle.

 

"Pratiquer la décroissance apporte une richesse incroyable, car quand tu consommes moins, tu travailles beaucoup plus ton imaginaire", confirme Helena, une Suédoise de 37 ans qui a élevé trois enfants en Bretagne, tout en vivant dans des conditions sommaires. La petite roulotte familiale est aujourd'hui délaissée en faveur d'un gîte. Et Helena s'avoue un peu lasse de cuisiner toute la journée pour sa famille. "La décroissance, ça prend du temps, il faut le savoir", sourit-elle. Elle aimerait "s'ouvrir davantage vers l'extérieur". Si l'objectif ultime des objecteurs de croissance est l'autonomie complète sur le plan matériel, la plupart n'apprécient pas la solitude. "Moins de biens, plus de liens" est un de leurs slogans.

 

 

 

Ils constatent pourtant qu'une certaine agressivité les entoure. "80 % des gens condamnent mon mode de vie, 10 % sont intéressés, 10 % envient ma liberté", résume Armand. Céline, architecte à Carhaix, a vécu des conversations houleuses dans sa famille. "Des choix de vie extrêmes, ça peut faire peur, on sent la crispation en face de nous, explique la jeune femme. La décroissance, c'est un choix intellectuel, poursuit-elle. On doit avoir la culture et les capacités intellectuelles pour le faire. Sinon, on est simplement pauvre."

 

Ils se sont habitués à répondre toujours aux mêmes questions, à dissiper les mêmes malentendus. "On peut parler de décroissance pour nous, dans les pays riches, parce que nous bénéficions de structures collectives, de santé, d'éducation, de transports en commun, argumente Christophe. On ne peut évidemment pas le faire pour les pays du Sud. Mais on peut les inciter à tirer parti de nos erreurs."

 

Au final, tous savent que leurs efforts pèsent autant qu'une goutte d'eau dans l'océan, mais peu leur importe. Ils ont fait leur choix et ne désespèrent pas de convaincre, simplement par leur exemple, ou grâce au militantisme. "Nous devons entrer dans une démarche politique, nous battre pour obtenir des choses, donner la possibilité à tous d'aller vers un mode décroissant", affirme ainsi Christophe.

 

Gaëlle Dupont

 

 

 

20:15 Publié dans Presse | Lien permanent | Commentaires (0)

13/05/2007

Scénes de la vie future

medium_Scenes_de_la_vie_future.gifScènes de la vie future (1930) – Georges Duhamel – Editions Mille et une nuits, avril 2003 – 3 euros 

Passée sous le rouleau compresseur de la modernité, l’œuvre de Georges Duhamel est au mieux devenue synonyme de ringardise, au pire qualifiée de réactionnaire . Il est pourtant parfois salutaire de lire des auteurs oubliés ou infréquentables . Georges Duhamel ne fut pas seulement romancier, poète, dramaturge, il fut aussi un essayiste, un humaniste fervent, un infatigable voyageur, et l’ensemble de son œuvre, vaste, est traversée par l’idée de « civilisation », titre du livre qui lui apporta le prix Goncourt en 1918 .

            « Injustement oublié », selon Jacques Ellul1 , Georges Duhamel fut l’un des premiers pourfendeurs de la technique dans ses Scènes de la vie future qui parurent pour la première fois en 1930 à son retour des Etats-Unis . Dans un bel article intitulé « Duhamel, l’œuvre silencieuse », Vincent Laisney rappelait il y a quelques années que « comme ses contemporains, Duhamel fut le témoin des transformations de la société nouvelle, mais plus lucide que beaucoup d’entre eux, il vit très tôt quels périls ferait courir à la civilisation le développement impétueux de la technique, dont nous subissons plus que jamais aujourd’hui les effets dévastateurs . »2

 

 

            Se présentant sous la forme de dialogues platoniciens, les quinze chapitres qui composent les Scènes de la vie future sont des critiques romancées d’un monde aveuglé par le développement prodigieux de la technique soutenant la croissance folle de sa « cathédrale du commerce » (chapitre XV) et qui pourtant s’effondrera dans un krach historique quelques mois après le retour en France de Duhamel . Il perçoit déjà que « cette civilisation (…) est en train de conquérir le vieux monde » et qu’il a sous les yeux l’avenir de l’Europe . Ses critiques de l’automobile et de la vitesse dans un chapitre intitulé « Automobile ou les lois de la jungle » (VI) illustre parfaitement le paradoxe de l’apparent gain de temps que représente la vitesse et que théorisera plus tard un Ivan Illich . Son « entretien avec Parker P. Pitkin sur les conquêtes de la science » (chapitre II) lui fait rapidement dire avec un brin d’amertume que « le visage de la raison pourrait [lui] devenir odieux » . Certes, on sourit à la lecture des pages consacrées au cinéma, au récit de son entrée dans « l’antre du monstre », mais on ne peut que reconnaître que sa description du « nouveau temple » (chapitre XII) où « une trentaine d’hommes jouent au ballon » ou que son étourdissement devant les « extravagances de la publicité » (chapitre X) sont d’une actualité qui date de presque quatre-vingts ans et que l’œuvre de Duhamel n’est oubliée que parce qu’elle décrit trop clairement notre quotidien .

 

 

            Contre la croyance en un avenir forcément meilleur, croyance largement répandue depuis le XVIIIème siècle et raffermie par les conquêtes techno-scientifiques du XIXème et du XXème siècles, Georges Duhamel, qui sait lui aussi qu’après le désastre de 14-18 les civilisations sont désormais mortelles, reste prudent et à l’écoute de son époque . Aussi précise-t-il avec justesse dans la préface : « Que l’avenir ait pour soi la grande force et la grande vertu de n’être pas encore, cela ne saurait m’empêcher de le regarder venir et de le juger froidement . »

 

 

            Deux ans plus tard, dans Querelles de famille (introuvable aujourd’hui dans le commerce), Duhamel dénoncera la pollution des villes, demandera la « trêve des inventeurs », déplorera le recul de l’écrit devant l’arrivée du télégraphe (qu’aurait-il pensé d’internet ?), montrera les ravages de la vitesse…

 

 

            Dans l’attente d’une réédition plus large de la centaine d’ouvrages de Georges Duhamel (romans, essais, récits de voyage, correspondances,…), on découvrira ou on se replongera avec étonnement et plaisir dans Scènes de la vie future  qui révèle la pensée d’un humaniste qui ne cessa de mettre en garde ses contemporains contre les dangers d’un développement incontrôlé de la science et de la technique .

 

Patrice Charrier

 

 1 – Jacques Ellul, Le bluff technologique, Hachette Littératures, 1988, p.18

2 – Vincent Laisney, « Duhamel, l’œuvre silencieuse », in La Quinzaine littéraire, août 2001, n°813

14:25 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : décroissance

09/05/2007

Les aventures de la marchandise

medium_Les_aventures_de_la_marchandise.2.gifLes aventures de la marchandise

Pour une nouvelle critique de la valeur

Auteur Anselm Jappe

Editions Denoël ; 20 Euros 300 pages

La critique morale de la société capitaliste pour utile qu’elle soit ne peut remplacer une analyse approfondie de sa nature et de son fonctionnement. Sans une telle analyse en effet, toute tentative de dépassement de la société croissanciste est ou bien vouée à l’échec ou bien, pire encore, aboutit à renforcer sa domination. Pour soigner une maladie c’est à ses causes qu’il faut s’attaquer et non à ses symptômes, sinon le remède risque bien d’être pire que le mal. 

C’est donc à l’analyse de l’essence même du capitalisme que nous invite Anselm Jappe dans son essai. Reprenant l’œuvre de Marx, il commence par examiner les catégories de base de la société capitaliste à savoir la valeur, l’argent, la marchandise, le travail abstrait, le fétichisme de la marchandise. La notion de valeur est des plus importantes pour comprendre ce qu’est le capitalisme. Sans elle en effet l’échange de marchandises ne serait tout simplement pas possible et a fortiori il n’y aurait ni argent ni même de société capitaliste. La valeur est pour Jappe une abstraction réelle. Abstraction car la valeur n’existe en définitive que dans l’imaginaire social, mais néanmoins réelle puisque celle-ci va conditionner toute l’organisation sociale concrète : l’objectif de la société n’est plus de produire des objets utiles mais devient, par un étrange renversement, la recherche de l’augmentation indéfinie de la valeur. « Les moyens dont dispose la société pour atteindre ses buts qualitatifs se sont transformés en une puissance indépendante, et la société se trouve elle-même réduite à un moyen au service de ce moyen devenu fin. » [p69].

 

La critique de la valeur débouche naturellement sur une critique du travail en tant que travail-marchandise ou travail-emploi. Pour Jappe l’opposition que fait le marxisme traditionnel entre travail et capital est une erreur. « Travail salarié et capital ne sont que deux états d’agrégation de la même substance : le travail abstrait chosifié en valeur » [p100]. Ainsi, est-il vain de condamner les méchants capitalistes qui font des gros profits : ceux-ci ne sont en définitive que les rouages d’un mécanisme social dont ils ne maîtrisent pas la dynamique. « En vérité, les capitalistes ne sont que les serfs de l’autovalorisation tautologique du capital » [p112]. La conclusion est sans appel : la suppression la domination exercée par le capital passe par l’abolition du travail. Jappe rejoint ici les travaux du groupe allemand Krisis (qui soit dit en passant n’a strictement aucun rapport avec la revue éponyme d’extrême droite lancée par Alain de Benoist) auquel il participe(ait ?) et dont on peut consulter avec profit le manifeste contre le travail .

 

La notion de valeur est également essentielle pour comprendre la crise structurelle dans laquelle s’enfonce inexorablement  la société capitaliste et dont elle ne se relèvera pas. Aujourd’hui, d’une part la part du travail dit productif (c’est-à-dire qui crée de la valeur au sens capitaliste) ne cesse de diminuer sous les coups de boutoirs de la 3ème révolution industrielle (c’est-à-dire essentiellement l’informatisation) alors que d’autre part les faux frais (par exemple l’éducation, les infrastructures routières, la sécurité, l’administration, la comptabilité des entreprises, et tout le travail dit non productif de manière générale, …) augmentent toujours plus. Ainsi, au niveau global, la production de valeur (et donc la masse de profit) ne fait que diminuer. Pour contrecarrer cette déficience, et perdurer malgré tout, le système capitaliste doit alors recourir au capital fictif c’est-à-dire à l’autonomisation des marchés boursiers et à la spéculation. Celui-ci permet de simuler de manière artificielle une accumulation inexistante. « […] les mouvements fous de l’argent ne sont pas la cause, mais la conséquence des troubles dans l’économie réelle. » [p161]. Gare au krach ! Quant à ceux qui croient que l’on pourrait remédier à ces maux par la politique Jappe les met en garde dans la section intitulée La politique n’est pas la  solution (disponile ici) : la raison centrale est que l’Etat ne dispose pas de moyen autonome d’intervention.

 

Dans la suite de son ouvrage Jappe étudie plus particulièrement l’aspect historique et anthropologique de la société capitaliste. « Dans le concept de valeur est incluse son évolution mais non le fait de savoir où, quand et si elle doit rencontrer les conditions qui permettent de lui donner réalité » [p192]. Il rappelle notamment que l’existence de la société marchande telle que nous la connaissons aujourd’hui a nécessité au préalable la destruction des vieilles sociétés traditionnelles et que cela ne s’est pas passé sans heurts (luddites, etc.). Ce n’est qu’avec l’aide de l’Etat que celle-ci a réussi à s’imposer.

 

Puisant dans les œuvres d’anthropologues bien connus des objecteurs de croissance comme Karl Polanyi ou Marcel Mauss en passant par Marshall Sahlins, Jappe met également en évidence le fait que les catégories de base de l’économie ne sont pas de nature transhistorique mais bien de nature historique : la subordination de la société à l’économie n’est pas une fatalité !

 

Enfin, Anselm Jappe, analyse à la fin de son essai certains discours anticapitalistes qui, sous couvert de bonnes intentions, peuvent être en dernière analyse contre-productifs. Le mouvement altermondialiste avec son culte de l’Etat est le premier visé.

 

En résumé cet ouvrage est digne de figurer en bonne place dans la bibliographie décroissante. Rien de tel qu’une critique sans concession des catégories de bases de l’économie pour se décoloniser l’imaginaire et sortir de l’économicisme….

 

Signalons aussi sur le net le texte  Quelques bonnes raisons de se libérer du travail d’Anselm Jappe.

 

Bonne lecture

20:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : décroissance