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13/05/2007

Scénes de la vie future

medium_Scenes_de_la_vie_future.gifScènes de la vie future (1930) – Georges Duhamel – Editions Mille et une nuits, avril 2003 – 3 euros 

Passée sous le rouleau compresseur de la modernité, l’œuvre de Georges Duhamel est au mieux devenue synonyme de ringardise, au pire qualifiée de réactionnaire . Il est pourtant parfois salutaire de lire des auteurs oubliés ou infréquentables . Georges Duhamel ne fut pas seulement romancier, poète, dramaturge, il fut aussi un essayiste, un humaniste fervent, un infatigable voyageur, et l’ensemble de son œuvre, vaste, est traversée par l’idée de « civilisation », titre du livre qui lui apporta le prix Goncourt en 1918 .

            « Injustement oublié », selon Jacques Ellul1 , Georges Duhamel fut l’un des premiers pourfendeurs de la technique dans ses Scènes de la vie future qui parurent pour la première fois en 1930 à son retour des Etats-Unis . Dans un bel article intitulé « Duhamel, l’œuvre silencieuse », Vincent Laisney rappelait il y a quelques années que « comme ses contemporains, Duhamel fut le témoin des transformations de la société nouvelle, mais plus lucide que beaucoup d’entre eux, il vit très tôt quels périls ferait courir à la civilisation le développement impétueux de la technique, dont nous subissons plus que jamais aujourd’hui les effets dévastateurs . »2

 

 

            Se présentant sous la forme de dialogues platoniciens, les quinze chapitres qui composent les Scènes de la vie future sont des critiques romancées d’un monde aveuglé par le développement prodigieux de la technique soutenant la croissance folle de sa « cathédrale du commerce » (chapitre XV) et qui pourtant s’effondrera dans un krach historique quelques mois après le retour en France de Duhamel . Il perçoit déjà que « cette civilisation (…) est en train de conquérir le vieux monde » et qu’il a sous les yeux l’avenir de l’Europe . Ses critiques de l’automobile et de la vitesse dans un chapitre intitulé « Automobile ou les lois de la jungle » (VI) illustre parfaitement le paradoxe de l’apparent gain de temps que représente la vitesse et que théorisera plus tard un Ivan Illich . Son « entretien avec Parker P. Pitkin sur les conquêtes de la science » (chapitre II) lui fait rapidement dire avec un brin d’amertume que « le visage de la raison pourrait [lui] devenir odieux » . Certes, on sourit à la lecture des pages consacrées au cinéma, au récit de son entrée dans « l’antre du monstre », mais on ne peut que reconnaître que sa description du « nouveau temple » (chapitre XII) où « une trentaine d’hommes jouent au ballon » ou que son étourdissement devant les « extravagances de la publicité » (chapitre X) sont d’une actualité qui date de presque quatre-vingts ans et que l’œuvre de Duhamel n’est oubliée que parce qu’elle décrit trop clairement notre quotidien .

 

 

            Contre la croyance en un avenir forcément meilleur, croyance largement répandue depuis le XVIIIème siècle et raffermie par les conquêtes techno-scientifiques du XIXème et du XXème siècles, Georges Duhamel, qui sait lui aussi qu’après le désastre de 14-18 les civilisations sont désormais mortelles, reste prudent et à l’écoute de son époque . Aussi précise-t-il avec justesse dans la préface : « Que l’avenir ait pour soi la grande force et la grande vertu de n’être pas encore, cela ne saurait m’empêcher de le regarder venir et de le juger froidement . »

 

 

            Deux ans plus tard, dans Querelles de famille (introuvable aujourd’hui dans le commerce), Duhamel dénoncera la pollution des villes, demandera la « trêve des inventeurs », déplorera le recul de l’écrit devant l’arrivée du télégraphe (qu’aurait-il pensé d’internet ?), montrera les ravages de la vitesse…

 

 

            Dans l’attente d’une réédition plus large de la centaine d’ouvrages de Georges Duhamel (romans, essais, récits de voyage, correspondances,…), on découvrira ou on se replongera avec étonnement et plaisir dans Scènes de la vie future  qui révèle la pensée d’un humaniste qui ne cessa de mettre en garde ses contemporains contre les dangers d’un développement incontrôlé de la science et de la technique .

 

Patrice Charrier

 

 1 – Jacques Ellul, Le bluff technologique, Hachette Littératures, 1988, p.18

2 – Vincent Laisney, « Duhamel, l’œuvre silencieuse », in La Quinzaine littéraire, août 2001, n°813

14:25 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : décroissance

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