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09/05/2007

Les aventures de la marchandise

medium_Les_aventures_de_la_marchandise.2.gifLes aventures de la marchandise

Pour une nouvelle critique de la valeur

Auteur Anselm Jappe

Editions Denoël ; 20 Euros 300 pages

La critique morale de la société capitaliste pour utile qu’elle soit ne peut remplacer une analyse approfondie de sa nature et de son fonctionnement. Sans une telle analyse en effet, toute tentative de dépassement de la société croissanciste est ou bien vouée à l’échec ou bien, pire encore, aboutit à renforcer sa domination. Pour soigner une maladie c’est à ses causes qu’il faut s’attaquer et non à ses symptômes, sinon le remède risque bien d’être pire que le mal. 

C’est donc à l’analyse de l’essence même du capitalisme que nous invite Anselm Jappe dans son essai. Reprenant l’œuvre de Marx, il commence par examiner les catégories de base de la société capitaliste à savoir la valeur, l’argent, la marchandise, le travail abstrait, le fétichisme de la marchandise. La notion de valeur est des plus importantes pour comprendre ce qu’est le capitalisme. Sans elle en effet l’échange de marchandises ne serait tout simplement pas possible et a fortiori il n’y aurait ni argent ni même de société capitaliste. La valeur est pour Jappe une abstraction réelle. Abstraction car la valeur n’existe en définitive que dans l’imaginaire social, mais néanmoins réelle puisque celle-ci va conditionner toute l’organisation sociale concrète : l’objectif de la société n’est plus de produire des objets utiles mais devient, par un étrange renversement, la recherche de l’augmentation indéfinie de la valeur. « Les moyens dont dispose la société pour atteindre ses buts qualitatifs se sont transformés en une puissance indépendante, et la société se trouve elle-même réduite à un moyen au service de ce moyen devenu fin. » [p69].

 

La critique de la valeur débouche naturellement sur une critique du travail en tant que travail-marchandise ou travail-emploi. Pour Jappe l’opposition que fait le marxisme traditionnel entre travail et capital est une erreur. « Travail salarié et capital ne sont que deux états d’agrégation de la même substance : le travail abstrait chosifié en valeur » [p100]. Ainsi, est-il vain de condamner les méchants capitalistes qui font des gros profits : ceux-ci ne sont en définitive que les rouages d’un mécanisme social dont ils ne maîtrisent pas la dynamique. « En vérité, les capitalistes ne sont que les serfs de l’autovalorisation tautologique du capital » [p112]. La conclusion est sans appel : la suppression la domination exercée par le capital passe par l’abolition du travail. Jappe rejoint ici les travaux du groupe allemand Krisis (qui soit dit en passant n’a strictement aucun rapport avec la revue éponyme d’extrême droite lancée par Alain de Benoist) auquel il participe(ait ?) et dont on peut consulter avec profit le manifeste contre le travail .

 

La notion de valeur est également essentielle pour comprendre la crise structurelle dans laquelle s’enfonce inexorablement  la société capitaliste et dont elle ne se relèvera pas. Aujourd’hui, d’une part la part du travail dit productif (c’est-à-dire qui crée de la valeur au sens capitaliste) ne cesse de diminuer sous les coups de boutoirs de la 3ème révolution industrielle (c’est-à-dire essentiellement l’informatisation) alors que d’autre part les faux frais (par exemple l’éducation, les infrastructures routières, la sécurité, l’administration, la comptabilité des entreprises, et tout le travail dit non productif de manière générale, …) augmentent toujours plus. Ainsi, au niveau global, la production de valeur (et donc la masse de profit) ne fait que diminuer. Pour contrecarrer cette déficience, et perdurer malgré tout, le système capitaliste doit alors recourir au capital fictif c’est-à-dire à l’autonomisation des marchés boursiers et à la spéculation. Celui-ci permet de simuler de manière artificielle une accumulation inexistante. « […] les mouvements fous de l’argent ne sont pas la cause, mais la conséquence des troubles dans l’économie réelle. » [p161]. Gare au krach ! Quant à ceux qui croient que l’on pourrait remédier à ces maux par la politique Jappe les met en garde dans la section intitulée La politique n’est pas la  solution (disponile ici) : la raison centrale est que l’Etat ne dispose pas de moyen autonome d’intervention.

 

Dans la suite de son ouvrage Jappe étudie plus particulièrement l’aspect historique et anthropologique de la société capitaliste. « Dans le concept de valeur est incluse son évolution mais non le fait de savoir où, quand et si elle doit rencontrer les conditions qui permettent de lui donner réalité » [p192]. Il rappelle notamment que l’existence de la société marchande telle que nous la connaissons aujourd’hui a nécessité au préalable la destruction des vieilles sociétés traditionnelles et que cela ne s’est pas passé sans heurts (luddites, etc.). Ce n’est qu’avec l’aide de l’Etat que celle-ci a réussi à s’imposer.

 

Puisant dans les œuvres d’anthropologues bien connus des objecteurs de croissance comme Karl Polanyi ou Marcel Mauss en passant par Marshall Sahlins, Jappe met également en évidence le fait que les catégories de base de l’économie ne sont pas de nature transhistorique mais bien de nature historique : la subordination de la société à l’économie n’est pas une fatalité !

 

Enfin, Anselm Jappe, analyse à la fin de son essai certains discours anticapitalistes qui, sous couvert de bonnes intentions, peuvent être en dernière analyse contre-productifs. Le mouvement altermondialiste avec son culte de l’Etat est le premier visé.

 

En résumé cet ouvrage est digne de figurer en bonne place dans la bibliographie décroissante. Rien de tel qu’une critique sans concession des catégories de bases de l’économie pour se décoloniser l’imaginaire et sortir de l’économicisme….

 

Signalons aussi sur le net le texte  Quelques bonnes raisons de se libérer du travail d’Anselm Jappe.

 

Bonne lecture

20:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : décroissance

Commentaires

Les industriels du Cher sont allés visiter le chantier EPR de Flammanville.
Je suis électeur de la 1ère circonscription, celle de Belleville.
Le bassin d'emploi Aubigny-Belleville a la meilleure performance de la région au niveau emploi.
Outre la centrale Mecachrome Aubigny est un partenaire depuis toujours de l'industrie nucléaire
Quelle est votre position,?
Merci
Cordialement
Ph B
http://sauldreetsologne.hautetfort.com/

Écrit par : aubignyblog | 12/05/2007

Bonjour,

Je dois dire que votre question me surprends. Il me semblait évident et de notoriété publique que les Objecteurs de Croissance étaient fermement opposés au nucléaire et à fortiori à tout nouveau projet de construction de centrale. Comme tel n’est manifestement pas le cas, je vais donc tenter d’expliquer le plus succinctement possible les raisons de notre opposition.

Commençons par le nucléaire. Tout d’abord il faut prendre conscience que l’industrie nucléaire est, de part son fonctionnement même, un obstacle à tout projet d’autonomie collective. Le fonctionnement la machinerie nucléaire, de part sa complexité, rend nécessaire l’existence d’experts, de secrets d’Etat, etc. qui privent les individus de tout pouvoir de décision. Bref est incompatible avec une vraie démocratie.

Outre l’organisation sociale que l’industrie nucléaire présuppose, il y a bien entendu le risque de l’accident nucléaire. Aujourd’hui un nombre important de paramètres tend à montrer que jamais nous n’avons été aussi proche d’une catastrophe majeure. Pour être court je dirai simplement que la vétusté des centrales combinée au libéralisme exacerbé, qui se traduit par un recours accru au travail intérimaire et à une intensification du travail (LES récents suicides à Chinon en sont l’expression la plus criante….), rend la situation « explosive ». Sur ce sujet vous conseille la lecture d’ouvrage comme Atomik Parc ou bien les articles de Roger Bélbéoch par exemple celui là : http://bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=37016

Enfin, le nucléaire ne constitue en aucun cas une solution au « problème de l’énergie » et de l’effet se serre. Les quantités d’uranium sont trop limitées pour que le nucléaire puisse remplacer le pétrole et l’énergie nucléaire produit des gaz à effet se serre. Selon EDF 1 kwh correspond à 6g équivalent CO_2. Ce chiffre ne prend bien évident pas en compte le démantèlement des centrales nucléaire qui est le principal pourvoyeur de tels gaz. C’est ne fait l’éolien qui produit le moins de ces gaz si l’on prend compte l’intégralité du processus de fabrication d’énergie. Enfin, je précise qu’il existe des solutions simples pour sortirdu nucléaire : http://www.negawatt.org/

Je ne parlerai même pas des déchets qui sont une insulte à nos enfants !!

La seconde partie de votre question traite d’économie. Sur ce sujet notre position est qu’il faut sortir de ce qu’on appelle l’économicisme (selon le mot de Polanyi) c’est-à-dire la transformation d’un économie de subsistance dont le but est d’assurer à tous ce qu’il faut pour vivre dignement, en une économie dont le but est de faire du profit. L’économie a été l’objet au fil de l’histoire d’un renversement : le moyen est devenu la fin ! Les hommes ne sont plus aujourd’hui que des rouages d’une mégamachine dont le but est de persévérer dans son être sans égards pour ceux qui la font fonctionner. C’est ce que l’on nomme l’autonomisation de la sphère économique que l’on doit pourvoir dater vers le XVIème siècle. L’inertie du système économique emmène lentement (quoique de plus en vite..)mais sûrement l’humanité vers son anéantissement ! Il faut en sortir rapidement !

Une « performance » en terme d’emplois n’a aucun sens si les emplois consistent à scier la branche sur laquelle nous sommes assis, comme le sont par exemple ceux qui ont trait au nucléaire ou à l’armement. En outre il faut avoir à l’esprit que nous sommes dans une situation où le retour au plein emploi est une chimère. Voir par exemple Les aventures de la marchandise d’A. Jappe. Promettre à tous un emploi est un mensonge. Il faut au contraire abolir le travail sous sa forme travail-emploi et rendre aux individus la possibilité d’utiliser les ressources disponibles de manière équitable.

Continuer la voie dans laquelle nous sommes est une fuite en avant et plus dure sera la chute pour les prochaines générations.

Amicalement,

Écrit par : mozi | 13/05/2007

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