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07/03/2007

Cornélius Castoriadis

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La Décroissance est souvent réduite à sa dimension individuelle. Fréquemment les médias, lorsqu’ils abordent celle-ci, ne s’intéressent principalement qu’aux pratiques concrètes adoptées par les Objecteurs de Croissance pour vivre en accord avec leurs idées. Il y est donc question de simplicité volontaire, de « consommation responsable » à travers le bio, etc., parfois même d’autoproduction. Pourtant, si cet aspect est fondamental, il ne faudrait pas que celui-ci occulte la dimension collective, c’est-à-dire le projet politique, qui sous-tend le mouvement de la Décroissance. A savoir une société autonome au sens de Castoriadis et/ou de Illich (pour une discussion sur cette notion d’autonomie voir ici ).

 

Le texte ci-dessous est extrait d’un entretien avec de Cornélius Castoriadis avec Olivier Morel le 18 juin 1993 (pour l’intégralité voir La république des lettres, ou le recueil La montée de l’insignifiance aux édition du Seuil, 1996 pour plus de textes consacrés à la situation contemporaine). Dans ce bref mais intense passage Castoriadis aborde certains thèmes essentiels comme le Progrès, la sortie de l’économicisme, la place du travail, la question du sens, la démocratie, la frugalité, etc. La lucidité dont il fait preuve est impressionnante.

 

 

Concernant Castoriadis, signalons également qu’il existe un entretien réalisé par Daniel Mermet  à l’occasion de la sortie de La montée de l’insignifiance disponible sur le site de l’émission Là Bas si j’ suis à cette adresse .

 

Bonne lecture.

 

La montée de l'insignifiance (Extrait)

 

Il n'y a pas dans l'histoire de progrès, sauf dans le domaine instrumental. Avec une bombe H nous pouvons tuer beaucoup plus de monde qu'avec une hache en pierre et les mathématiques contemporaines sont infiniment plus riches, puissantes et complexes que l'arithmétique des primitifs. Mais une peinture de Picasso ne vaut ni plus ni moins que les fresques de Lascaux et d'Altamira, la musique balinaise est sublime et les mythologies de tous les peuples sont d'une beauté et d'une profondeur extraordinaires. Et si l'on parle du plan moral, nous n'avons qu'à regarder ce qui se passe autour de nous pour cesser de parler de "progrès". Le progrès est une signification imaginaire essentiellement capitaliste, à laquelle Marx lui-même s'est laissé prendre.

 

Cela dit, si l'on considère la situation actuelle, situation non pas de crise mais de décomposition, de délabrement des sociétés occidentales, on se trouve devant une antinomie de première grandeur. La voici: ce qui est requis est immense, va très loin - et les êtres humains, tels qu'ils sont et tels qu'ils sont constamment reproduits par les sociétés occidentales, mais aussi par les autres, en sont immensément éloignés. Qu'est-ce qui est requis ? Compte tenu de la crise écologique, de l'extrême inégalité de la répartition des richesses entre pays riches et pays pauvres, de la quasi-impossibilité du système de continuer sa course présente, ce qui est requis est une nouvelle création imaginaire d'une importance sans pareille dans le passé, une création qui mettrait au centre de la vie humaine d'autres significations que l'expansion de la production et de la consommation, qui poserait des objectifs de vie différents, qui puissent être reconnus par les êtres humains comme valant la peine. Cela exigerait évidemment une réorganisation des institutions sociales, des rapports de travail, des rapports économiques, politiques, culturels. Or cette orientation est extrêmement loin de ce que pensent, et peut-être de ce que désirent les humains aujourd'hui. Telle est l'immense difficulté à laquelle nous avons à faire face. Nous devrions vouloir une société dans laquelle les valeurs économiques ont cessé d'être centrales (ou uniques), où l'économie est remise à sa place comme simple moyen de la vie humaine et non comme fin ultime, dans laquelle on renonce à cette course folle vers une consommation toujours accrue. Cela n'est pas seulement nécessaire pour éviter la destruction définitive de l'environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la misère psychique et morale des humains contemporains. Il faudrait donc désormais que les êtres humains (je parle maintenant des pays riches) acceptent un niveau de vie décent mais frugal, et renoncent à l'idée que l'objectif central de leur vie est que leur consommation augmente de 2 ou 3 % par an. Pour qu'ils acceptent cela, il faudrait qu'autre chose donne sens à leur vie. On sait, je sais ce que peut être cette autre chose - mais évidemment cela ne signifie rien si la grande majorité des gens ne l'accepte pas, et ne fait pas ce qu'il faut pour qu'elle se réalise. Cette autre chose, c'est le développement des êtres humains, à la place du développement des gadgets. Cela exigerait une autre organisation du travail, qui devrait cesser d'être une corvée pour devenir un champ de déploiement des capacités humaines, d'autres systèmes politiques, une véritable démocratie comportant la participation de tous à la prise des décisions, une autre organisation de la païdeïa pour former des citoyens capables de gouverner et d'être gouvernés, comme disait admirablement Aristote - et ainsi de suite... Bien évidemment, tout cela pose des problèmes immenses: par exemple, comment une démocratie véritable, une démocratie directe, pourrait-elle fonctionner non plus à l'échelle de 30 000 citoyens, comme dans l'Athènes classique, mais à l'échelle de 40 millions de citoyens comme en France, ou même à l'échelle de plusieurs milliards d'individus sur la planète. Problèmes immensément difficiles, mais à mon avis solubles -- à condition précisément que la majorité des êtres humains et leurs capacités se mobilisent pour en créer les solutions -- au lieu de se préoccuper de savoir quand est-ce que l'on pourra avoir une télévision 3 D.

 

Telles sont les tâches qui sont devant nous - et la tragédie de notre époque est que l'humanité occidentale est très loin d'en être préoccupée. Combien de temps cette humanité restera obsédée par ces inanités et ces illusions que l'on appelle marchandises? Est-ce qu'une catastrophe quelconque - écologique, par exemple - amènerait un réveil brutal, ou bien plutôt des régimes autoritaires ou totalitaires? Personne ne peut répondre à ce type de questions. Ce que l'on peut dire, est que tous ceux qui ont conscience du caractère terriblement lourd des enjeux doivent essayer de parler, de critiquer cette course vers l'abîme, d'éveiller la conscience de leurs concitoyens.

14:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : décroissance, écologie

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