04/06/2013

L’empire du non sens

jacques-ellul.jpegL’empire du non sens

Un essai de Jacques Ellul, Ed. PUF 1980

 

Voici un ouvrage de Jacques Ellul dédié à l’art moderne. Non pas à l’art de façon générale, mais bien à l’art moderne, c’est-à-dire à la forme revêtue par l’art dans une société devenue technicienne depuis la constitution en son sein du système technicien. Ainsi, ne s’agit-il pas de savoir ce qu’est l’art d’une façon transhistorique, ou même de savoir si l’art moderne est bien effectivement de l’art, mais plutôt, d’analyser les spécificités de cette nouvelle forme d’art. Bien qu’édité en 1980, cet essai  reste d’une étonnante actualité.

Un simple coup d’œil aux productions artistiques d’aujourd’hui confirme en effet que l’art continue à jouer ce double jeu que dénonçait déjà Jacques Ellul à son époque. D’un côté, les artistes adoptent une posture qui se veut critique, innovante, voire même parfois subversive mais qui, d’un autre côté et dans les faits, est essentiellement conservatrice et ne conduit qu’à intégrer, un peu plus chaque jour, l’homme au sein du système technicien. L’art ne joue plus, comme autrefois, un rôle de médiation symbolique entre l’homme et le monde vécu, offrant ainsi à l’homme une prise sur le réel, mais bien au contraire, il participe à la destruction du sens et des symboles qui avaient été le fruit d’une lente, très lente, maturation des sociétés humaines.

L’art moderne, comme tout art, exprime la réalité de son temps. Mais, à la différence du passé, notre réalité n’a plus aucun sens ! Sous les coups de boutoir du système technicien, les questions essentielles, concernant par exemple le sens de la vie, la mort ou encore la relation à l’eternel, ont laissé place à de simples questions techniciennes ne portant plus que sur le « comment ». Bref, dans la mesure où la technique s’est substituée au symbolique, le moyen a finalement supplanté la fin ! Dans ce contexte, l’art n’évoque plus une « conception de la vie », un « autre chose à dire », mais se borne à refléter le matérialisme le plus plat. Ainsi, pour Jacques Ellul, l’art, aujourd’hui décroché de la réalité profonde de l’homme[1] , est  « devenu impuissant dans la reprise symbolique du monde ».

A l’intérieur de l’art moderne, Jacques Ellul distingue toutefois deux grands courants : « l’art à message » et « l’art formaliste ».

Les artistes, adeptes de « l’art à message », estiment dire quelque chose à travers leurs œuvres. Ils pensent et souhaitent utiliser l’art comme un moyen d’action, comme un levier porteur d’un message. Toutefois, en y regardant de plus près, leur activité ne produit, outre un voile et une justification de la société ambiante, qu’une compensation : dans une société devenue inhumaine l’art à message ne fait que distraire l’homme des vrais problèmes. C’est un art de la fuite, une pure évasion. Il aide certes l’homme à supporter l’insupportable mais guère plus.

Ainsi, lorsque cet art se présente comme révolutionnaire, il ne condamne que des lieux communs d’une autre époque et reste totalement aveugle aux nouvelles et réelles difficultés que doit affronter notre société, comme la croissance économique ou le progrès technique. Il focalise l’homme moyen sur de fausses questions. Par exemple, bien que notre société soit caractérisée  par un changement permanent et en perpétuelle accélération, il continue trop souvent à présenter la transgression comme un acte révolutionnaire. Cela était sans doute vrai au temps de la société féodale mais plus dans la nôtre où l’on voit mal ce qui pourrait être encore faire l’objet d’une transgression tant les artistes sont devancés sur ce point par le développement de la science et de sa fille, la technique. Où sont les derniers tabous ? A contrario, une posture conservatrice semblerait paradoxalement plus transgressive…

D’autres artistes, à travers des œuvres laides, absurdes, insupportables, estiment dévoiler la réalité de notre société. Celles-ci n’en seraient, en somme, que le reflet. Ainsi, espèrent-ils amener le public à prendre conscience que c’est notre société elle-même qui est devenue inhumaine, intolérable, et que c’est précisément elle qu’il conviendrait de changer. Mais, loin d’armer la révolte, nous dit Jacques Ellul, ces œuvres ne font que  redoubler la peine des hommes et ne les renvoient qu’à leur impuissance. Elles ne proposent, en effet, nul point d’ancrage à partir duquel critiquer notre monde, aucune conception de la vie permettant d’alimenter l’envie et la force de se battre. Elles n’offrent, encore, aucun projet d’émancipation : elles n’invitent, en définitive, qu’à la constatation du néant dans toute sa crudité.

Finalement, cet art à message n’est bien souvent qu’un « ludisme compensatoire », qui, comme tout jeu, ne conteste rien et ne propose que l’évasion du réel. Il n’atteste, tout bien considéré, que de l’incapacité à affronter le réel effectif.

Mais il est un autre art : « l’art formaliste ». Celui-ci se caractérise par deux éléments : la recherche de pures formes d’une part et la théorie d’autre part. C’est un art dénué de toute signification, sans contenu, mais aussi de plus en plus raffiné et éloigné de l’homme moyen.

Dans « l’art formaliste », c’est la théorie qui précède l’œuvre. « L’artiste est un ingénieur qui manipule des appareils en applications d’une théorie.[2] » Tout y est théorisé, même la spontanéité ! Il s’agit de tout réduire à des éléments isolés pour ensuite les recombiner selon des règles bien définies. La poésie se transforme ainsi en simple « jeux de mots », des mots réduits à des pures formes et agencés selon un plan préétabli à l’avance. On programme un algorithme et hop ! voici une œuvre !

Jadis, l’artiste et l’homme moyen partageaient une expérience commune à partir de laquelle le premier transfigurait et symbolisait la condition humaine, désormais, celui-ci vit dans un monde totalement artificiel, peuplé de théories et de concepts abstraits, foncièrement étranger à ce que vivent les gens dans leur quotidien. L’art est devenu une affaire de spécialistes patentés et il faut maintenant expliquer les œuvres au public.

Cet art témoigne de la « perte du sens » dont est victime notre civilisation. Si, autrefois, les sociétés étaient structurées autour de croyances ou de valeurs, souvent d’origine religieuse, la nôtre ne reconnait que les faits bruts et la matière la plus crasse. Plus de spiritualité, ni de morale, ni même de sens esthétique, la société technicienne n’accorde de la valeur qu’à l’efficacité. L’art formaliste est ainsi en complète conformité avec la technique qui, elle aussi, n’a ni but, ni finalité et surtout pas de sens.

« On combine des symboles algébriques parce que l’on ne vit rien. Et l’on ne vit rien parce que l’on est plongé dans un milieu qui ne permet ni expérience profonde, ni maturation, ni relation suivie[3]. »

Les artistes ne participent plus à ce qui fait pourtant la spécificité de l’homme : imposer un ordre dans le chaos de l’univers. Ils ne créent plus de relation symbolique entre l’homme et son milieu. Or, « s’il n’y a pas sujet, intention, sens, transmission d’une information significative, au-delà de l’opération, il n’y a pas d’art (ou en tous cas ce que jusqu’ici on appelait art)[4] ». Bref, « les artistes assassinent l’art.[5] » Ils ne font que s’adonner au « ludisme technicien »: munis de quelques règles, plus ou moins arbitraires qu’ils se donnent, ils jouent avec les instruments et les possibilités offerts par la technique. La profondeur affichée de la théorie n’est là que pour masquer leur incapacité à exprimer quoi que soit.

En outre, l’art formaliste a pour fâcheuse conséquence d’enfermer les hommes dans le système technicien : il les adapte. En ne leur proposant que des œuvres sans signification, des œuvres qui sont elles-mêmes leur propre fin et qui n’expriment plus rien d’autre qu’elles-mêmes, ce type d’art les conditionne à ne plus voir que le jeu des moyens. Pis ! En détruisant les œuvres du passé, en les modernisant, en ne produisant que des formes toujours plus abstraites, exclues de toute dimension temporelle, il les prive de toute la richesse symbolique graduellement accumulée par l’expérience humaine, autrement dit de toute boussole qui permettrait aux hommes de s’orienter et de donner du sens. La société technicienne apparaît dès lors comme naturelle, normale, et l’intégration des hommes y est d’autant facilitée.

Finalement, dans une société privée de sens, l’art formaliste est la seule issue qui reste à l’art. Car sans sens, point de symbolisation et sans symbolisation, seules ne demeurent que les pures formes vides de tout contenu.

Mais qu’en est-il de l’artiste ? Loin d’être libre, comme il s’en vante trop souvent, il endosse plutôt un rôle social fondamental dans une société technicienne : c’est le spécialiste de la liberté ! Quand la réalité se trouve toujours davantage soumise à la mécanique de fer implacable du système technicien, il est nécessaire d’offrir aux hommes le complément essentiel, disons spirituel, sans lequel ils sombreraient dans la dépression et l’anomie. L’homme est en effet tout à la fois corps et esprit et il ne peut délaisser l’un pour l’autre. L’artiste joue donc un rôle de toute première importance.

D’ailleurs, au lieu d’être conspué et banni, parce que ses actes s’opposeraient à l’ordre établi, tels les artistes maudits du passé voués à mourir de faim, l’artiste d’aujourd’hui est adulé par les spectateurs, il profite même de tous les avantages de la société. « Mais, se demande Jacques Ellul, la société récompenserait-elle les artistes s’ils étaient véritablement révolutionnaires ?[6] ». Poser la question c’est y répondre…

La liberté de l’artiste est en somme toute fictive, elle ne s’attaque en rien aux véritables contraintes de notre époque. De toute façon, tout est devenu possible : c’est le chaos. Ce n’est qu’une « liberté faite de vide ». Après tout, comme tout un chacun, l’artiste est lui aussi déterminé par son milieu sociologique : il fréquente tels salons, telles personnes, participe à telles émissions de télé, etc. sans quoi il ne serait pas reconnu, mais, ce n’est pas tout, il est également façonné par le système technicien, qui lui donne sa place au sein de la société et lui fournit ses outils, et, enfin, il est de plus en plus soumis au public, aux commanditaires, ainsi qu’à une nouvelle figure, d’apparition récente : le critique d’art.

Ce dernier, remarque Jacques Ellul, occupe désormais une fonction indispensable. Sans lui, en effet, l’homme moyen serait confronté à un déferlement d’œuvres d’art tous azimut auxquelles il ne pourrait, par lui-même, ni donner un sens ni distinguer celles qui ont de la valeur de celles qui n’en ont pas.  Le critique d’art permet dans ce contexte d’attester de la durabilité d’une œuvre. C’est lui qui sélectionne ce qui est digne d’intérêt, c’est lui encore qui définit la mode et assure le rôle de publicitaire vis-à-vis de la masse. Son rôle, « qui se situe bien au-dessus de l’artiste créateur[7] », est triple : il peut, dans le cadre de « l’art à message », expliciter le message, ajouter des explications ; mais mieux, il est aussi capable d’expliciter le « non-message » de « l’art formaliste ». Dans la mesure où les œuvres ne disent plus rien, puisqu’elles ne sont devenues qu’un simple jeu de formes, c’est lui qui se charge de parler à leur place, bref de fabriquer du sens à partir du non sens ! L’art et la compréhension de l’art deviennent ainsi l’affaire d’un spécialiste, une technique comme une autre, qui contribue donc, en réduisant l’art à n’être qu’une forme de cryptographie, à évacuer ce qui reste de sens. Enfin, et principalement dans les régimes doctrinaires, le critique d’art exerce une médiation entre le pouvoir et l’artiste. Il est le gardien de la correction idéologique de l’œuvre, le garant de l’orthodoxie. « On voit donc par toutes ces orientations diverses que le critique est devenu le personnage le plus important dans le monde de l’art, et cela correspond à tous les niveaux à la technicisation de la société.[8] »

En définitive qu’est devenu l’art ?  Jacques Ellul résume ses thèses par une formule lapidaire : « Un art exprimant la technique, intégré en lui et destiné à y produire l’intégration de l’homme. Processus d’acculturation au technique.[9] » Que faire alors ? L’éradiquer ? Eh bien, non ! Jaques Ellul pense, au contraire, que l’art est capable de retrouver sa force critique et sa parole signifiante, qui seule est révolutionnaire. « Il doit être le lieu d’une reprise du sens (et non pas une affirmation de non-sens) contre le non sens.[10] » Il peut permettre de défendre le Bien, le Beau, l’Humain lentement construits, non pas en répétant les valeurs traditionnelles d’autrefois,  mais en étant au contraire réellement « inventif ».  Il s’agit de retrouver un sens qui soit en même temps « signification de notre de vie et direction pour notre volonté[11] », un sens permettant de symboliser « la réalité de façon à ce qu’elle ne soit plus la fatalité sans espoir.[12] ». Et nul autre que l’artiste n’est à même de réaliser cette tâche.

Bien qu’aujourd’hui, soit plus de trente ans après cet essai, je ne distingue personnellement rien dans l’art qui réponde à ces exigences, sans doute par méconnaissance[13], je laisse ici le mot de la fin à Jacques Ellul lui-même qui, peut-être étonnamment, fait preuve d’un certain optimisme dont on ne le sait guère coutumier :

« Recherche sans issue ? Je crois au contraire que l’homme moderne en a tellement besoin, il l’appelle avec tant d’énergie que l’entreprise est assurée.[14] »


Steeve                                                                         

 



[1] Ceci n’est toutefois pas le seul apanage de notre société. Pour Jacques Ellul, ce décrochage avait en effet déjà eu lieu dès le XIXème siècle.

[2] L’empire du non sens  p. 182

[3] Ibid. p. 185

[4] Ibid. p. 196

[5] Ibid. p. 184

[6] Ibid. p. 241

[7] Ibid. p. 265

[8] Ibid. p. 267

[9] Ibid. p. 250-251

[10] Ibid. p.282

[11] Ibid. p. 283

[12] Ibid. p. 289

[13] Si, cher lecteur, tu en sais davantage que moi à ce propos et que tu connais un, voire même, soyons fous, des artistes répondant au cahier des charges de Jacques Ellul, sache que je serai infiniment reconnaissant de bien vouloir me les faire connaître. Car, malgré mes recherches, certes modestes, je n’ai rien pu dénicher de tel…

[14] Ibid. p 283

10/05/2013

Le café des Croissants

Affiche-Meheust.2.png

Le prochain Café des Croissants, qui sera également le dernier de la saison, se tiendra le JEUDI 23 mai à 21h et au Guillotin.

 

Attention c’est bien un JEUDI !

 

Nous recevrons le sociologue Bertrand Méheust qui nous parlera de :

 

La politique de l’oxymore

 

Bertrand Méheust est entré dans la critique sociale et écologiste relativement récemment. Son premier livre sur ce thème, la politique de l’oxymore, a en effet été publié aux éditions Les empêcheurs de penser en rond en 2009. Depuis, il écrit régulièrement dans le journal La Décroissance ainsi que dans la revue Entropia dont il a même co-coordonné le dernier numéro dédié à La Saturation des mondes. Toutefois nombre de livres de Bertrand Méheust portent sur des sujets qui sembleront bien éloignés de ces préoccupations. En 2011, par exemple, il publie ainsi Les miracles de l’esprit, un ouvrage consacré à la divination. Et pourtant, il s’avère que cette ouverture d’esprit qui le caractérise soit bien au contraire une force qui lui donne justement un regard plutôt unique sur notre monde, hors des sentiers battus et qui lui permet, en puisant son inspiration ailleurs que dans les références orthodoxes de la critique écologiste, d’offrir quelques réflexions nouvelles et pertinentes.

 

Nous sommes ravis de pouvoir l’accueillir.

 

Présentation :

 

« Toute société tend à persévérer dans son être »

Bertrand MEHEUST

Sociologue

J’introduirai ici un propos quelque peu dissident. À l’origine professeur de  philosophie, je suis devenu sociologue et je me suis intéressé à la façon dont se maintiennent les univers mentaux des sociétés. Comment une société se régule-t-elle dans la durée quand elle est agressée par quelque chose ? Par exemple, au 19e siècle, le magnétisme animal (ou mesmérisme) fut une pratique médicale dissidente qui provoqua un choc dans la psychologie. Cette déflagration donna (entre autres) naissance à la psychanalyse.

 

La question environnementale est un défi absolu, qui remet en cause notre mode de développement, notre façon de penser et nos comportements. Ma réflexion sur cette question se situe délibérément et méthodiquement dans une perspective pessimiste, car il me semble que, quand il s’agit de l’avenir de l’humanité, ces points de vue doivent être développés en priorité.

 

En partant de l’interrogation suivante : que se passera-t-il si nous suivons notre logique de développement ? – j’ai proposé cet axiome, qui vaut pour les individus comme pour les groupes humains : toute société tend à persévérer dans son être.

 

Par exemple, les Mélanésiens ont inventé les « cultes du cargo » pour digérer l’irruption des Occidentaux à partir du XIX° siècle. Ce n’est qu’un exemple. Les efforts développés par les sociétés pour persévérer dans leur être sont parfois inimaginables. Une société ne change de logique que si elle y est contrainte par une menace externe très puissante. Ce fut le cas pour les Japonais en 1945 avec la bombe atomique. Or la mondialisation du Marché a effacé l’idée même de domination externe. Mais il reste un maître, silencieux et invisible : la Nature. A travers la science, la philosophie ou la sociologie, nous essayons de faire parler ce maître. Mais comme ce sont les élites qui se chargent de ce travail, elle le font à travers le prisme de leurs intérêts à court terme. Actuellement, tous nos systèmes d’appréhension ou de prédiction sur l’environnement sont donc biaisés. Notre société est la plus puissante de toutes celles qui ont existé. Elle dispose de moyens très importants (intellectuels, scientifiques, technologiques, économiques); elle s’en servira pour persévérer dans son être. Nous ne parviendrons pas à l’arrêter. Aux mieux réussirons-nous à la tempérer.

 

Un point essentiel est ce que j’ai appelé la « pression  de confort », c’est-à-dire l’ensemble des dispositifs que nous jugeons aujourd’hui indispensables pour mener une vie décente. Ces dispositifs font désormais partie de nous-mêmes. Tout le monde sait maintenant les mesures qu’il faudrait prendre, mais personne n’est prêt à faire les efforts qui s’imposent. Peu de gens sont prêts à faire des sacrifices à court terme pour un objectif à long terme. Certains objets (comme le téléphone portable) constituent des « appartenances  », au sens que ce terme prend chez Lévy-Bruhl : ce sont des prolongations de notre être et nous ne pouvons plus nous en passer. Cela modèle le psychisme de l’homme contemporain. Ainsi, j’ai remarqué qu’il était très difficile de faire passer ces idées chez les jeunes, qui  sont surexposés à la propagande publicitaire.

 

La saturation est un autre concept qui permet de lire et de prédire l’évolution du monde contemporain. Je l’ai emprunté au philosophe Gilbert Simondon. L’idée est que tout système – qu’il soit physique, technique, psychique ou social – tend à aller jusqu’au bout de ses possibilités. Une fois arrivé au terme de ses possibilités, il opère une restructuration et un changement brutal. Le monde contemporain est engagé dans un processus de saturation global. Le problème est que nous n’avons pas de planète de rechange. D’autre part, la saturation atteint la biosphère, mais aussi notre psychisme. Cette autre face de la saturation s’incarne dans un Internet agressif et envahissant, avec (par exemple) la marchandisation de la sexualité et la promotion de la violence.

 

Comme il est impossible de modifier notre trajectoire, ceux qui nous gouvernent développent ce que j’ai appelé une « politique de l’oxymore[1] », c’est-à-dire qu’ils essaient de résoudre dans l’imaginaire ce qui ne peut plus l’être dans la réalité, en multipliant les figures de la conciliation impossible, comme le « développement durable », l’oxymore central, qui contient une contradiction majeure, l’idée d’un développement infini dans un monde fini. Ces oxymores sont toujours des aveux implicites. Ainsi, si l’on parle d’ « agriculture raisonnée » et de « tourisme responsable », n’est-ce pas que l’agro-industrie  est devenue déraisonnable et que le tourisme de masse est irresponsable ?

 

Cette double contrainte – ou double bind – peut être stimulante pour l’esprit si elle n’est pas trop forte. Si elle est trop violente, elle risque de nous conduire à la folie.

 

Pour en revenir à l’actualité de Copenhague, je crois que les médias ont fait monter les enchères et qu’il s’agit d’une dramaturgie, d’un cinéma que notre société se joue à elle –même. Un compromis de dernière minute risque de faire de la solution productiviste la seule solution envisageable. Elle s’installera ensuite comme La voie définitive.

 

En conclusion, il me semble que toutes les tentatives pour sauver le système par la technologie ou par une régulation sophistiquée sont dangereuses. Elles permettent en effet à un système intrinsèquement pervers de continuer à s’étendre dans le temps et dans l’espace jusqu’au point de non retour.

 

 

Bertrand MEHEUST

 

Je voudrais ajouter que je suis pleinement conscient des questions que pose la décroissance. Les théoriciens comme  Paul Ariès ont bien expliqué qu’il ne s’agissait pas d’en revenir à l’utilisation de la bougie ! L’argument habituel que l’on nous oppose est que nous sommes des enfants gâtés qui veulent conserver tout le gâteau pour eux. Or la véritable question est la suivante : de combien devons-nous décroître pour permettre à ceux qui n’ont rien de croître assez pour mener une vie décente? Cela nous renvoie à l’idée de partage et à la définition collective d’une ligne de partage. En attendant, nous devons décroître de manière à donner l’exemple.

 

A propos des mégapoles, je crois que l’on s’engage dans une mauvaise voie quand on les accepte comme un fait irréversible en cherchant seulement à mieux les gérer. Ce sont des cancers, et il faudrait se demander comment les démanteler. On ne peut réfléchir aux mégapoles sans réfléchir à ce qui les produit, c’est-à-dire la destruction des modes de vie traditionnels par le productivisme moderne.

 

En espérant vous rencontrer à cette occasion,

 

 

 



[1] Méheust Bertrand, La Politique de l’oxymore, 2009, La Découverte, coll. Les empêcheurs de penser en rond

10/04/2013

Body hacking

Body hacking.jpgBody hacking

Un livre de Cyril Fiévet paru en 2012 aux Éditions FYP – 158 pages – 20 €

 

Ce livre, nous avertit l’auteur, est un document d’actualité. Il ne constitue nullement une critique. Il s’attache à décrire une réalité existante et à relever quelques-unes des questions que le body hacking ne manque pas de soulever, au plan scientifique, social, politique, ou éthique. Il s’agit ici d’observer et de chercher à comprendre.

*******

L’Homme est un être fini, mortel et imparfait. L’Homme, c’est l’animal angoissé, conscient de sa finitude1. Et de cette prise de conscience est né le tragique de la condition humaine.

Se réclamant des avancées technologiques (biotechnologie, nanotechnologie, numérique, électronique, robotique, cybernétique et sciences cognitives) et portés par les progrès de la recherche scientifique en matière de guérison ou d’amélioration du quotidien de patients atteints  de pathologies et de handicaps sévères, certains individus, physiquement sains mais psychologiquement fatigués et désespérés de n’être que ce qu’ils sont, c’est-à-dire des humains avec leurs faiblesses et leur vulnérabilité, ont décidé d’entreprendre sur leur propre corps des modifications physiques parfois extrêmes, poussant ainsi la logique de la liberté individuelle jusqu’à son paroxysme.

Les body hackers, ou les « pirates de l’humain », se définissent comme des « ultras » transhumanistes2 privilégiant la pratique et l’action à la simple théorie. Ces hommes et ses femmes s’aventurent sur des terres inconnues et tentent des expériences inédites dont le but ultime, aussi immense et nébuleux soit-il, est de transformer et d’améliorer la vie elle-même pour le bien, disent-ils, de l’humanité. Au travers de la technologie, ils cherchent des méthodes permettant de surmonter les limites humaines les plus innées : le hasard de la naissance, la maladie, la vieillesse et la mort. La force physique et l’acuité mentale sont à leurs yeux les bases d’une amélioration potentielle. Le pouvoir technoscientifique, en ouvrant le champ des possibles, tue l’essence même de l’Homme : ses limitations. Puisque la technologie le permet, « c’est que rien ne s’oppose au remodelage de l’humain, c’est que sa malléabilité est première… »3. Ray Kurzweil, théoricien du transhumanisme et de la singularité technologique4, nous expliquerait que « l’essence de l’humain n’est pas dans nos limitations – même si nous en avons beaucoup – mais dans notre capacité de les dépasser. Nous ne sommes pas restés cloués au sol. Nous ne sommes pas restés sur notre planète. Et déjà nous ne nous contentons pas des limitations de notre biologie. […] Il n’y a donc aucune raison de célébrer ces dernières. »5. Forts de cette conviction sur l’être humain, ces expérimentateurs sont prêts à saisir toutes les opportunités qui s’offrent à eux pour étendre nos capacités existantes et nous fournir des aptitudes nouvelles jusqu’à, espèrent-ils, libérer nos cerveaux de nos enveloppes charnelles.

« Le principe du body hacking, par essence, n’est assorti d’aucune limite. La démarche est bel et bien de tester, d’expérimenter et d’explorer en entier le champ des possibles. Les seules limites en la matière sont donc liées  à l’avancement des technologies et des connaissances – et à l’imagination de celles et ceux qui ont choisi de s’aventurer sur les terres de la modification ou de l’enrichissement du corps humain. »6

 

Les lignes de démarcation entre notre corps et notre technologie sont en train de disparaître peu à peu. Et même s’il n’en est qu’à ses balbutiements, le processus de l’homme-machine a débuté : nous fusionnons.

Les « récits » qui suivent sont des exemples, « plus ou moins aboutis, plus ou moins pertinents, de tentatives individuelles ou collectives visant à améliorer l’humain. »7

 

Kevin Warwick, professeur de cybernétique et auto-proclamé premier cyborg8 de l’Histoire, se fait, en 1998, implanter médicalement une puce électronique de type RFID9 dans l’avant-bras. Ce composant permet à Warwick d’être reconnu à distance par différents équipements de son université : la lumière s’allume lorsqu’il entre dans une pièce, les portes et les ascenseurs s’ouvrent quand il approche et il peut actionner des appareils électriques sans les toucher.

Amal Graafstra, passionné de technologie, porteur d’une puce de type RFID dans chaque main est, lui, reconnu par la porte de son domicile, par sa voiture et sa moto, et a la garantie d’un accès sécurisé à son ordinateur. Sept ans après ses premiers implants, il décide d’effectuer une mise à niveau en en remplaçant un des deux.

En 2004, une entreprise américaine, VeriChip, obtient l’agrément de la Food et Drug Administration10 (FDA) pour commercialiser des puces RFID. On trouve parmi les acheteurs : des gouvernements, des clients privés et des établissements comme le Baja Beach Club, discothèque haut de gamme de Barcelone, qui propose à ses VIP de se faire implanter une puce dans le bras afin d’être identifiés à l’entrée de l’établissement et de payer pour leurs consommations de façon « invisible », sans nécessiter de moyens de  paiement traditionnels.

Plus de dix ans après la première expérience de Warwick, un sondage mis en ligne sur le web en dit long sur la banalisation de cette technologie puisque 45 % des internautes répondent « oui » à la question « Envisageriez-vous de recevoir un implant RFID ? ».

 

En 2004, Steve Haworth et Jesse Jarrel, deux artistes de la modification corporelle, mettent au point le principe d’implant magnétique, avec l’aide de Todd Huffman, alors étudiant en neurosciences.

Contrairement à l’implant RFID, l’implant magnétique vise clairement à apporter quelque chose de nouveau, au plan fonctionnel et, surtout, en matière de sensibilité de perception. Cet implant est avant tout un aimant, mais son principal intérêt est de réagir aux ondes et aux champs électromagnétiques, provoquant des sensations inédites pour les personnes qui le portent. L’implant magnétique, dit Haworth, « donne l’équivalent d’un sixième sens pouvant être décrit comme une  vision magnétique ». Il nous précise aussi qu’un « deuxième implant dans un autre doigt peut donner une sensation qui est davantage en « 3D » quand un champ magnétique est détecté ». Nathan, implanté et propriétaire du blog Feeling waves, affirme que « cela permettra d’identifier des champs potentiellement dangereux […] Cela apportera un crédit scientifique au sixième sens ».

Les implantés soulignent qu’il est difficile d’expliquer la sensation particulière provoquée par la présence de l’élément magnétique. Ainsi, selon Huffman, « on éprouve deux sentiments distincts à proximité de champs magnétiques. Pour un champ statique (aimant), on éprouve une sorte de pression douce. […] Alors que pour un champ magnétique oscillatoire (moteur électrique), l’implant vibre. La sensation est plus sensible et plus forte ». Nathan explique qu’au fil des mois, après sa deuxième tentative d’implantation - le premier implant ayant été rejeté au bout de trois semaines -  « les sensations se sont faites de plus en plus précises. ».  Il réalise qu’il peut « de mieux en mieux reconnaître des sensations spécifiques, et percevoir de subtiles vibrations ». Il ressent « la texture d’un champ ». Par exemple, nous décrit-il, celui créé par  l’alimentation de son radio-réveil est lisse et propre. Alors que celui de son rasoir électrique paraît rugueux. Trois ans plus tard, Nathan affirme que son implant magnétique est désormais parfaitement intégré dans sa perception sensorielle, au même titre que le goût ou l’odorat. Et conclut : « C’est une incroyable extension de la perception humaine, et elle est très facile à atteindre ».

En effet, l’implantation magnétique est maintenant proposée de façon standard par certains salons de tatouage. La pièce de métal assurant la fonction magnétique est enrobée dans du silicone11 et l’ensemble est stérilisé. L’implant, procédure chirurgicale comprise, est en général proposé à un prix unitaire de l’ordre de 200 dollars.

 

En décembre 2010, Wafaa Bilal, un artiste américain d’origine irakienne, se fait greffer, par chirurgie, à l’arrière du crâne une plaque de titane sur laquelle est fixée une caméra. Cette dernière est reliée via un câble USB à un ordinateur portable de petite taille qu’il porte sur lui. L’ensemble est complété par un dispositif de connexion sans fil 3G qui permet de diffuser les images à destination de son site web. La démarche s’inscrit dans le cadre d’un projet artistique baptisé « 3rdi », jeu de mot signifiant tout autant « troisième œil » que « troisième moi ». Bilal explique : « Ce projet est né de mon besoin de capturer mon passé, qui glisse derrière moi […].  Ce dispositif supprime totalement ma main et mon œil  du processus photographique […] ». En février 2011, la plaque devra être retirée de son crâne. Bilal se plaignait de maux de tête…12

En 2008, Rob Spence, cinéaste canadien, lance le projet Eyebord après  avoir perdu son œil droit dans un accident. Il résume son idée de façon lapidaire : « S’il vous manque un œil et que vous avez un emplacement vide dans la tête, pourquoi ne pas y mettre une caméra ? ». Un groupe de plusieurs ingénieurs-hackers, avec l’aide d’entreprises spécialisées, développent la prothèse : une caméra miniaturisée à l’extrême, incorporant un dispositif de transmission sans fil et incluse dans un œil artificiel pouvant prendre place dans « l’emplacement vide » de Spence. Après deux ans d’efforts, l’appareil fonctionne : les images de la caméra sont diffusées sans fil et visualisées sur un appareil que Spence porte dans sa poche.

En 2004, Neil Harbisson, artiste irlandais souffrant d’achromatopsie 13,  se dote d’un eyebord, une caméra numérique assortie d’un dispositif de traitement électronique, qu’il porte en permanence sur lui. L’appareil lui sert à « entendre les couleurs ». En effet, ce dernier perçoit les couleurs qui entourent celui qui le porte et convertit ces informations visuelles, en temps réel, en données sonores. Après s’être habitué à reconnaître à quelle gamme de fréquences sonores correspond  quelle couleur, l’artiste peut ainsi percevoir les couleurs dominantes des objets et des paysages qui l’entourent.

Harbisson compte bien généraliser ce concept et créer des earborgs (oreilles cybernétiques permettant de percevoir des sons au travers des couleurs, des formes et de la lumière), des noseborgs (nez cybernétiques permettant de percevoir des odeurs via des signaux électromagnétiques) et des fingerborgs (des prothèses de doigt permettant aux humains de prendre des photos avec leurs mains).

 

Sensebridge, né du rapprochement de deux hackerspaces14, est à l’initiative du projet North Paw : un dispositif destiné à faire ressentir à l’individu qui le porte la direction du nord magnétique, le transformant ainsi en véritable « boussole humaine ».  L’appareil prend la forme d’un bracelet qui se porte à la cheville et intègre huit capteurs, et un contrôleur chargé de détecter la direction du nord magnétique et d’activer les vibreurs en fonction de cette direction. « La peau ressent la vibration et le cerveau de l’utilisateur apprend à associer cette vibration à la direction, lui fournissant une perception intuitive du nord magnétique. La plupart des gens y parviennent après quelques secondes et peuvent indiquer sans se tromper la direction du nord », expliquent les concepteurs du projet.

 

Lukas Zpira, artiste français, travaille depuis plusieurs années sur un projet de modification corporelle extrême baptisé MATSI, pour « Multi Application Titanium Skin Interface » (interface peau-titane multi-applications). Le procédé repose sur l’implantation dans le corps de plaques en titane, destinées à remplacer la peau, et à servir de réceptacle à des composants divers. Ou, comme Zpira le décrit lui-même : « L’implant se présente sous la forme de petites cuves en titane (un  « pod ») dont le centre se trouve en-dessous du niveau de la peau, celle-ci prenant appui sur les bords de la pièce. Il est ensuite possible de venir déposer des objets dans ce réceptacle. Ça peut être ce que l’on veut, pour la seconde génération j’aimerais y placer un lecteur MP3 ».

 

Tim Canon, fondateur de la première start-up15 de body hackers, et son équipe ont mis au point le « thinking cap ». Ce dispositif, composé de deux patchs et alimenté par une batterie, créé une stimulation transcrânienne, censée accélérer le flux de la pensée. À ce jour, nul scientifique n’a validé le « thinking cap ». Néanmoins, la start-up en fait commerce sur son site à  50 dollars pièce. En moins d’un an, 25 commandes ont été enregistrées venues de France, de Grande-Bretagne…16

 

DirectorX, body hacker extrémiste, voit sa démarche s’inscrire dans le long terme, selon un processus quasi évolutionnaire : « Dans les cinq ans qui viennent, je projette de modifier génétiquement mes yeux pour qu’ils soient susceptibles de traiter une vaste gamme de lumière. J’ai également le projet d’implanter sur moi un appareil qui me procure un sens tactile similaire à celui d’un sonar. Dans dix ans, j’espère avoir un implant dans mon cerveau, un genre de stimulateur cérébrale, mais conçu pour s’interfacer avec des ordinateurs. Je remplacerai autant de parties vivantes de mon corps que possible quand les avancées en matière de prothèses bioniques commenceront à surpasser les modèles à base de chair. Á ce stade, certaines de ces prothèses seront des armes. Á horizons vingt ans, j’espère disposer de constructions multiples, et expérimenter avec la synchronisation de mémoire multi-cerveaux. La communication télépathique, de cerveau à cerveau, sera particulièrement en ligne de mire. J’aimerais pouvoir contrôler plusieurs corps en même temps, et disposer d’un esprit travaillant en réseau, ce qui me procurait une forme d’immortalité. » En mars 2011, DirectorX expose son nouveau projet baptisé « Lovetron9000 » : « Je vais m’implanter sous la peau un implant vibrant, juste au-dessus du pénis, sur mon os pubien. Cela me permettra de continuer à être le meilleur amant du monde. »

 

Nous l’aurons compris, pour les body hackers, fusionner la biologie et la technologie va de soi et tous érigent la liberté individuelle en principe inaliénable. Tim Canon le confirme : « L’augmentation de l’humain est un droit ! » Et plus encore : « Le mouvement se définit comme une posture intellectuelle, qui tend à considérer que l’être humain, sous sa forme actuelle, n’est pas parvenu au bout de son évolution et que la technologie participera à cette évolution »17.

 

Comme le souligne Cyril Fiévet, le body hacking, qu’il soit effectué par des scientifiques ou des individus, soulève de nombreuses questions et nous force à repenser l’avenir et la définition de l’humain. Sera-t-on un jour obligé de  redéfinir les contours et les fonctions du corps ? S’agit-il d’une tendance de fond ? Ou bien est-ce seulement la démarche d’individus isolés dont la « fascination pour la technologie est le revers d’une mésestime de soi et de l’humanité »18 ? Jusqu’où ira-t-on en matière d’amélioration de l’humain ? Finira-t-on par créer une nouvelle espèce d’hommes dominante ? Et si tel est le cas, les « vrais » humains se dirigeront-ils vers l’extinction ? Ou deviendront-ils des sortes d’animaux d’élevage à la merci des surhommes ?

Ces questions sont effrayantes et beaucoup trop complexes pour être traitées de façon simple et définitive.

Le cas d’Oscar Pistorius peut néanmoins supposer, et même valider, l’existence d’un  avantage qu’aurait un « homme modifié » sur un homme « non-modifié ».

Pistorius, athlète handicapé, amputé des deux jambes, est un spécialiste de la course à pied qui accumule les succès lors des compétitions internationales. En 2007, l’athlète qui court avec des prothèses profilées spécialement conçues pour la course, déclenche une polémique liée à son intention de participer aux compétitions classiques des Jeux Olympiques de 2008, pour se mesurer aux autres athlètes. Seulement, l’Association internationale des fédérations d’athlétisme conclut que le coureur sans jambe « nécessite 25 % moins d’énergie qu’un coureur doté de jambes  pour courir à la même vitesse » et que « l’avantage mécanique conféré par ses prothèses par rapport aux chevilles humaines d’un corps sain est de 30 % ».  L’IAAF lui interdira l’accès au Jeux Olympiques de Pékin.

Une telle étude scientifique confortera les aspirations des body hackers les plus extrémistes… Il nous faut alors espérer que, dans le futur, l’amputation volontaire de membres biologiques sains au profit de prothèses bioniques ne devienne pas, à l’instar de la chirurgie esthétique, un acte banalisé…

 

L’action et les ambitions des « ultra » transhumanistes remettent en question l’intangibilité de la nature humaine, en soutenant l’étrange paradoxe qui consiste à « associer le bien-vivre futur à la disparition des hommes tels qu’ils sont… »19.


Pour Cyril Fiévet, « se réconcilier avec notre finitude, accepter nos faiblesses…, c’est le prérequis pour sauver l’humanité. »20


Jennifer


Notes :


  1. En référence à Arthur Schopenhauer.
  2. Le transhumanisme est un mouvement culturel et intellectuel international prônant l’usage des sciences et des techniques afin d’améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains. Les transhumanistes considèrent certains aspects de la condition humaine tels que le handicap, la souffrance, la maladie, le vieillissement ou la mort subie comme inutiles et indésirables. (Site Wikipedia)
  3. Demain les posthumains : le futur a-t-il encore besoin de nous ? de Jean-Michel Besnier aux Editions Fayard – p 57.
  4. La singularité technologique est un concept, selon lequel, à partir d’un point hypothétique de son évolution technologique, la civilisation humaine connaitra une croissance technologique d’un ordre supérieur. Pour beaucoup, il est question d’intelligence artificielle quelle que soit la méthode pour la créer. Au-delà de ce point, le progrès ne serait plus l’œuvre que d’intelligences artificielles, elles-mêmes en constante progression. Il induit des changements tels sur la société humaine que l’individi humain d’avant la singularité ne peut ni les appréhender ni les prédire de manière fiable. (Site Wikipedia)
  5. Demain les posthumains : le futur a-t-il encore besoin de nous ? de Jean-Michel Besnier aux Editions Fayard – p 90.
  6. Cyril Fiévet dans Body Hacking.
  7. Cyril Fiévet dans Body Hacking.
  8. Contraction des mots « cybernétique » et « organisme ». désigne un organisme composé de matières organiques et de circuits intégrés. (Sciences et Avenir – n°793 – Mars 2013)
  9. Puce RFID (Radio Frequency Identification) : dispositif d’identification par radiofréquence. (Sciences et Avenir – n°793 – Mars 2013).
  10. L’organisme d’État qui régule et autorise la commercialisation de médicaments et l’usage des techniques médicales aux États-Unis.
  11. La dégradation ou la rupture de l’enveloppe en silicone, provoquant un contact direct entre le métal et la chair, peut entrainer des complications sérieuses et provoquer le rejet de l’implant.
  12. Maux de tête dus à une infection ayant provoqué le rejet de l’implant.
  13. Absence de perception des couleurs.
  14.  Laboratoire communautaire où les hackers se rencontrent pour partager ressources et savoir autour de sujets tels que l’informatique, la technologie et les sciences… Au sein de ces structures, ils collaborent et participent à des projets.
  15. Grindhouse Wetware (GHWW).
  16. Sciences et Avenir – n°793 – Mars 2013
  17. Cyril Fiévet dans  Sciences et Avenir – n°793 – Mars 2013
  18. Cyril Fiévet dans  Sciences et Avenir – n°793 – Mars 2013
  19. Demain les posthumains : le futur a-t-il encore besoin de nous ? de Jean-Michel Besnier aux Editions Fayard – p 90.
  20. Cyril Fiévet dans  Sciences et Avenir – n°793 – Mars 2013